16 avril 2022 Exposition

« Pionnières », un hommage aux artistes femmes du début du XXe siècle

C’était il n’y a pas si longtemps, il y a à peine cent ans. Entre les deux guerres, de 1918 à 1931, les fameuses Années folles ont vu naître des femmes puissantes, extraordinaires. Pionnières dans leur domaine, elles ont lutté pour leurs droits et se sont affirmées dans de nombreux domaines : arts, littérature, politique, société, sciences, sport… On entre dans le Musée du Luxembourg comme dans un temple consacrée à des divinités. Documentée et colorée, l’exposition « Pionnières » est un véritable acte de reconnaissance de celles qui se sont émancipées et illustrées à travers l’art à cette époque.

« Pionnières
Artistes dans le Paris des années folles »
Du 2 mars au 10 juillet 2022
Musée du Luxembourg, Paris

Très longtemps marginalisées, tant dans leur formation que dans leur accès au marché de l’art, les artistes femmes de la première moitié du XXe siècle n’ont pas été reconnues de leur vivant à leur juste valeur. Elles ont pourtant occupé un rôle primordial dans le développement des grands mouvements artistiques de la modernité. Cette exposition est une étape de cette histoire de l’art en transformation, travaillée en profondeur par la question de la place des femmes artistes dans la société.
Audacieuses, bravant les conventions, ces pionnières participent à la redéfinition du rôle des femmes dans la vie moderne. Elles viennent à Paris du monde entier, s’y établissent définitivement ou retournent chez elles, se faisant alors les porte-paroles de la modernité.
Sans prétendre à l’exhaustivité, l’exposition redonne une voix et un visage à des artistes encore très peu connues, dont certaines n’ont jamais été présentées en France.

Tamara de Lempicka, Portrait de Suzy Solidor, 1933

Les femmes sur tous les fronts
L’expérience de la Grande Guerre a accéléré la remise en cause du modèle patriarcal amorcée au Royaume-Uni à la fin du XIXe siècle par les suffragettes. En France, les femmes sont infirmières au front, fermières, ouvrières, ou médecins. Elles remplacent les hommes, décimés par un conflit meurtrier.
Dans la France de l’après-guerre coexistent les libertés de mouvement et d’expression et les conservatismes : suffrage féminin refusé – seulement accordé en 1944, propagande anticonceptionnelle interdite et avortement sévèrement puni – il faudra attendre respectivement 1967 et 1975. Certaines avancées sont tout de même notables : création du baccalauréat féminin en 1919, congé maternité de deux mois pour la fonction publique en 1928…
La révolution russe d’octobre de 1917 et le traité de Versailles de 1919 dessinent de nouvelles frontières provoquant des déplacements de populations vers les capitales européennes, dont Paris. De nombreuses artistes femmes sont à la recherche d’une liberté culturelle, artistique et sexuelle que leur refusent leurs pays d’origine.

Amrita Sher-Gil, Autoportrait en tahitienne, 1943

Comment les avant-gardes se conjuguent au féminin
Paris — en particulier les quartiers latins, de Montparnasse et de Montmartre — est la ville des académies privées dans lesquelles les femmes sont les bienvenues. C’est aussi la ville des librairies d’avant-garde, des cafés où les artistes croisent les poètes et les romanciers et où le cinéma expérimental s’invente. Nombre de ces lieux sont tenus par des femmes, comme les librairies La Maison des Amis des livres et Shakespeare and Company, qui deviennent les lieux phares de la création littéraire de l’époque.
Marie Laurencin enseigne avec Fernand Léger, à partir de 1924, à l’Académie moderne. Dans cette école, l’abstraction se diffuse auprès d’élèves venus du monde entier. De nombreuses femmes artistes sont alors attirées par l’abstraction qui leur permette de s’affranchir des catégories de genre, contrairement à la figuration qui les impose.

Marie Laurencin, Portrait de Mademoiselle Chanel, 1923

Vivre de son art
Parce qu’elles sont moins visibles et reconnues que leurs homologues masculins, et pour gagner une indépendance nécessaire au développement de leur travail artistique, les artistes femmes sont plus que les hommes adeptes de la pluridisciplinarité. Mode, décoration intérieure et costumes de spectacles vivants, portraits mondains et objets, notamment des poupées et des marionnettes pour des compagnies de théâtre, leur permettent d’atteindre l’autonomie financière. Certains artistes montrent un véritable talent pour les affaires — Sonia Delaunay ou Sarah Lipska ouvrent des boutiques où elles présentent vêtements, meubles et objets de leur création.

Marie Laurencin, Femmes à la colombe, Marie Laurencin et Nicole Groult, 1919

Les garçonnes
Les artistes se saisissent de nouveaux sujets tels que le travail et le loisir des femmes, transformant au féminin le modèle du sportif masculin. Joséphine Baker incarne cette « nouvelle Ève » qui découvre le plaisir de se prélasser au soleil (c’est le début de l’héliothérapie), utilise son nom pour développer des produits dérivés, pratiquant aussi bien le music-hall la nuit que le golf le jour. Véritable entrepreneuse, Baker ouvre un cabaret-restaurant, fonde un magazine et devient une des artistes les mieux payées en Europe. Ces « garçonnes » sont les premières à gérer une galerie ou une maison d’édition, à diriger des ateliers dans des écoles d’art.
Elles se démarquent en représentant des corps nus, tant masculins que féminins, en interrogeant les identités de genre. Ces femmes vivent leur sexualité, quelle qu’elle soit, s’habillent comme elles l’entendent, changent de prénom et de nom, comme pour Claude Cahun pseudonyme de Lucy Schwob et Marcel Moore celui de Suzanne Malherbe, sa compagne de vie et de travail. Leur vie et leur corps, dont elles sont les premières à revendiquer l’entière propriété, sont les outils d’un art et d’un travail qu’elles réinventent complètement.

Suzanne Valadon, La Chambre bleue, 1923

Chez soi, sans fard
Tandis que le corps des femmes s’expose librement sous le soleil, il se réinvente aussi chez soi, sans fard. Les odalisques modernes de Suzanne Valadon ou d’Émilie Charmy, sont représentées dans leurs intérieurs, inventant une nouvelle forme de naturalisme. Plus besoin de paraître ni de faire semblant : la maternité peut être fatigante ; les poses des nus deviennent excentriques ; le déshabillé constitue une échappatoire aux diktats des regards. D’autres proposent une vision puissante de la femme, de mères autonomes et indépendantes.

Emilie Charmy, Hania Routchine nue, 1921

Représenter son corps autrement
Les artistes femmes sont déterminées à révéler le monde tel qu’elles le voient, à commencer par leur propre corps ; elles sont désormais libres de se représenter d’une autre façon que les hommes, de manière à la fois tranchée et subtile. Le regard désirant de l’homme est remplacé par un regard complexe qui porte à la fois sur la sexualité de la femme, ses plaisirs, ses inquiétudes et ses contraintes. L’autoportrait devient le genre de prédilection car il permet de refléter les multiples identités de ces autrices : artistes professionnelles, mères, filles, modèles, ou encore membre d’un couple d’artistes. Se représenter, et se représenter nues pour la première fois, leur permet de façonner leur propre identité.

Tamara de Lempicka, La Belle Rafaela, 1927

Les deux amies
L’expression « deux amies » décrit une amitié forte entre deux femmes sans la présence d’hommes, ou une histoire d’amour ou un mélange d’amitié et de désir permettant aux femmes d’assumer leur bisexualité. Tamara de Lempicka fait partie des artistes qui vivent ouvertement leurs multiples aventures amoureuses et qui en font un des sujets de prédilection de leur art. À ce regard féminin sur le corps en général s’ajoute, dans les œuvres de Lempicka, la construction d’un regard désirant d’une femme sur le corps d’une autre femme. La Belle Rafaela sublime le corps voluptueux de l’une de ses jeunes amantes, le tableau Les Deux Amies révèle un moment de forte intimité érotique. La chanteuse Suzy Solidor, icône lesbienne, célèbre pour ses interprétations de chansons saphiques, est aussi sujet, modèle et amante de la peintre polonaise.

Tamara de Lempicka, Les Deux Amies, 1923

Le troisième genre

« Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours »

Claude Cahun, Aveux non avenus, Paris, Éditions Carrefour, 1930, p. 176

Pendant ces Années folles se construit une réflexion complexe sur un « troisième genre », sur une éventuelle « neutralité », ainsi que sur la possibilité d’une transition d’un genre à l’autre. Dans quelques capitales cosmopolites, le genre est un choix, il s’agit d’une notion fluide en pleine transformation. Les travestissements connotés d’ambivalence sexuelle de Claude Cahun et de sa compagne Marcel Moore en témoignent. Romaine Brooks est un autre exemple de peintre résistant aux normes de genre : elle réinvente de manière rigoureuse le portrait féminin en l’éloignant des codes traditionnels et de l’image de la femme fatale. Elle utilise une palette sombre et des cadrages qui mettent en valeur la figure sans aucune concession au décor.

Romaine Brooks, Portrait de Natalie Clifford Barney femme de lettres dite « L’Amazone », 1920

Pionnières de la diversité
Sans doute parce qu’elles étaient déjà à la périphérie d’un monde dont elles auraient voulu être au centre, les artistes femmes ont été aventurières, mobiles, curieuses et ouvertes à d’autres cultures. Elles ont pour certaines exporté la modernité sur d’autres continents, comme la Brésilienne Tarsila Do Amaral et l’Indienne Amrita Sher-Gil ; elles se sont également intéressées à la représentation de la diversité. Le manque de reconnaissance dans leur pays a rendu ces pionnières particulièrement sensibles à d’autres cultures que les leurs. Dans ce contexte créatif, Juliette Roche conçoit un déjeuner sur l’herbe moderne et multiethnique, une relecture de La Danse de Matisse, dans lequel les trois femmes assises au centre du tableau représenteraient le dialogue entre couleurs de peau, et où les danseurs androgynes annihileraient toute différence entre les sexes, évoquant l’espoir de vivre ensemble et en paix. Lucie Cousturier et Anna Quinquaud voyagent en Afrique et offrent une représentation non stéréotypée du peuple africain à travers leurs œuvres et écrits.

Tamara Do Amaral, La Famille, 1925

La crise économique de 1929, la montée des totalitarismes, puis la Seconde Guerre mondiale vont à la fois restreindre la visibilité des femmes artistes, et faire oublier ce moment extraordinaire des années 1920 où elles avaient eu la parole.
Un siècle après, le bouillonnement des années dites « folles » n’a pas fini de nous étonner et de nous fasciner. Derrière les fêtes, l’effervescence culturelle et la croissance économique, des interrogations plus profondes et prémonitoires émergent : la spécificité d’un regard féminin, la fluidité des genres, le combat pour la diversité, autant de sujets qui résonnent singulièrement avec l’actualité de ce début de XXIe siècle…

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