16 juin 2020 Exposition

Claudia Andujar, ou la photographie au secours des Yanomami

Il y a l’art pour l’art. Il y a l’art pour la beauté. L’art pour honorer. L’art pour s’exprimer. Claudia Andujar a choisi l’art pour militer.

Une magnifique exposition qui rassemble près de 300 photographies permet de découvrir le travail de l’artiste qui, depuis près de cinquante ans, photographie et soutient les Yanomami, peuple de la forêt amazonienne, dans la défense de leurs droits.

À la Fondation Cartier, Paris
Jusqu’au 13 septembre 2020

« Dans cette immensité qu’est la forêt amazonienne, ce petit monde était le mien et il le restera toujours. Je suis liée aux Indiens, à la terre, à la lutte première. Tout cela me touche profondément. Tout me semble essentiel. Peut-être ai-je toujours cherché la réponse au sens de la vie dans ce noyau fondamental. J’ai été poussée là-bas, dans la forêt amazonienne, pour cette raison. C’était instinctif. C’est moi que je cherchais. »

Claudia Andujar

D’un monde à l’autre

Née en Suisse en 1931, Claudia Andujar grandit en Transylvanie dans une famille d’origine juive et protestante. Rescapée de la Shoah, elle se réfugie en Suisse puis à New York, avant de s’installer au Brésil en 1955 où elle entame sa carrière d’artiste et de photojournaliste. Petit à petit, elle développe un travail centré sur les communautés les plus vulnérables et marginalisées.

« Photographier est un processus de découverte de l’autre et, à travers l’autre, de soi-même. Au fond, le photographe cherche et découvre de nouveaux mondes, mais il finit toujours par révéler ce qui est en lui. »

Claudia Andujar

En 1971, elle rencontre le peuple Yanomami qui devient une véritable famille au fil de ses nombreux séjours.

Le terme « Yanomami » signifie « les êtres humains ». Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs, les Yanomami occupent un territoire d’environ 180 000 km2 et leur population totale est de 36 000 personnes. Vivant au Brésil et au Venezuela, l’ensemble des Yanomami constitue un des plus vastes territoires autochtones forestiers du monde, soit 1,5 % de la forêt tropicale encore existante sur la planète…

Exposition Claudia Andujar à la Fondation Cartier, Paris © Caro dans le métro

Afin de restituer sa familiarité croissante avec le monde amérindien, Claudia Andujar s’éloigne de la photographie documentaire et expérimente de nouvelles techniques : grand-angle, vaseline sur l’objectif, pellicule infra-rouge et filtres colorés, autant d’effets qui imprègnent ses images d’une certaine surréalité. Elle cherche à saisir les scènes de la vie quotidienne et à traduire les rites chamaniques de manière originale, afin de transcender la réalité et d’inviter à une interprétation métaphysique, donnant à voir l’invisible afin de rendre palpable ce qu’elle saisit de la conception du monde Yanomami.

« Je me sens à l’aise dans ce monde Yanomami. Je ne me sens plus étrangère. Ce monde m’aide à me comprendre et à accepter l’autre monde dans lequel j’ai grandi. Ces deux mondes se ressemblent en une grande étreinte. Pour moi, ils ne forment qu’un seul monde ! Je n’éprouve pas de nostalgie. »

Claudia Andujar

De l’art au militantisme

En 1973, la dictature militaire brésilienne lance un programme d’exploitation de la région amazonienne, avec la construction d’une route qui traverse les terres Yanomami, ouvrant la voie aux tensions, à la violence, à la déstructuration sociale et à la propagation d’épidémies qui déciment des dizaines de communautés autochtones. La découverte de l’or et d’autres minerais en Amazonie et en territoire Yanomami attire orpailleurs et industries minières, ce qui engendre la pollution des rivières et aggrave la situation générale.

« Même si une société, comme celle des Indiens, est destinée à être absorbée par le monde technologique, chaque individu au sein de cette culture a le droit de se développer pour atteindre le niveau moral et intellectuel qui lui permette de choisir les valeurs auxquelles il désire adhérer. »

Claudia Andujar
Exposition Claudia Andujar à la Fondation Cartier, Paris © Caro dans le métro

En 1977, lorsqu’elle dénonce les menaces qui pèsent sur les Yanomami, Claudia Andujar est interdite de séjour sur leur territoire. Cette décision ne fait que raviver son engagement et sa détermination. Elle s’investit alors pleinement pour la cause Yanomami, mettant de côté sa carrière artistique, et devient l’une des fondatrices de l’ONG CCPY.

En 1992, le territoire Yanomami est enfin reconnu et délimité par un décret présidentiel.

Aujourd’hui, 28 ans après cette étape historique, un nouveau gouvernement brésilien menace à nouveau l’intégrité de ce territoire, en encourageant une nouvelle invasion massive d’orpailleurs. Le travail photographique de Claudia Andujar garde toute sa pertinence face à ce nouveau péril, et attire avec force l’attention sur les spoliations qui continuent d’être perpétrées.

Quand l’histoire construit l’Histoire

Cette exposition n’est pas sans impact. On en sort profondément imprégnés par les images et la culture Yanomami, émus par le parcours de Claudia Andujar, bouleversés par la tragédie du peuple Yanomami. Après avoir accompli sa propre quête identitaire, professionnelle et artistique, l’artiste est progressivement devenue militante, transformant la photographie en instrument du changement politique. C’est l’histoire d’une rencontre, d’une découverte de soi au contact de l’autre, d’un immense mouvement d’amour et d’humanisme. Cette exposition est un message d’espoir, un modèle d’évolution, un exemple qui devrait en inspirer plus d’un.

Le discours poignant de Davi Kopenawa, à l’occasion du vernissage de l’exposition Claudia Andujar, A luta Yanonami à l’Instituto Moreira Salles (Brésil, janvier 2018) :

« Claudia Andujar est venue au Brésil, elle est passée par São Paulo, puis par Brasília et Boa Vista avant de parvenir jusqu’à la terre Yanomami. Elle est alors arrivée à la mission Catrimani. Elle a pensé à son projet, à ce qu’elle ferait, à ce qu’elle planterait. Comme on plante des bananiers, comme on plante des anacardiers. Elle portait les vêtements des Indiens, pour se lier d’amitié. Elle n’est pas Yanomami, mais c’est une véritable amie. Elle a pris des photographies des accouchements, des femmes, des enfants. Puis elle m’a appris à lutter, à défendre mon peuple, ma terre, ma langue, les coutumes, les fêtes, les danses, les chants et le chamanisme. Elle a été comme une mère pour moi, elle m’a expliqué les choses. Je ne savais pas lutter contre les politiciens, contre les non-amérindiens. C’est bien qu’elle m’ait donné un arc et une flèche, non pas pour tuer des Blancs, mais l’arc et la flèche de la parole, de ma bouche et de ma voix pour défendre mon peuple Yanomami. Il est très important que vous regardiez son travail. Il y a beaucoup de photographies, beaucoup d’images de Yanomami qui sont morts, mais ces photographies sont importantes afin que vous connaissiez et respectiez mon peuple. Celui qui ne le connaît pas, connaîtra ces images. Mon peuple est là, vous ne lui avez jamais rendu visite, mais l’image des Yanomami est ici. C’est important pour vous et pour moi, pour vos fils et vos filles, pour les jeunes, les enfants, pour apprendre à regarder et à respecter mon peuple Yanomami brésilien qui habite sur cette terre depuis si longtemps. »

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