17 mai 2015 Essais

Une chambre à soi

Cet essai pamphlétaire de Virginia Woolf publié en 1929 me bouleverse à chaque fois que je le parcoure car il traite de deux sujets me tenant à cœur : de littérature et d’émancipation féminine. Au début du XXe siècle, quelques années après que le droit de vote eut été accordé aux femmes au Royaume-Uni, l’écrivaine anglaise s’interroge sur la place des auteurs de sexe féminin dans l’histoire de la littérature.

Essai de Virginia Woolf
Publié en 1929

Virginia Woolf

Virginia Woolf

Bravant les conventions avec une irritation voilée d’ironie, Virginie Woolf rappelle comment, jusqu’à une époque toute récente, les femmes étaient savamment placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes et, nécessairement, réduites au silence. À celles qui étaient douées pour affirmer leur génie, il manquait de quoi vivre, du temps libre et une chambre à soi.

L’essai se base sur plusieurs conférences données par Woolf en octobre 1928 dans deux collèges de l’université de Cambridge qui étaient alors réservés aux femmes, Newnham College et Girton College.
Woolf se penche sur les facteurs qui ont empêché l’accession des femmes à l’éducation, à la production littéraire et au succès.

Pourquoi un sexe est-il si prospère et l’autre si pauvre ? Quel est l’effet de la pauvreté sur le roman ?

Elle détaille les conditions matérielles limitant l’accès des femmes à l’écriture : interdiction pour les femmes de voyager seules pour s’ouvrir l’esprit, de s’installer à la terrasse d’un restaurant pour prendre le temps de réfléchir, de s’asseoir dans l’herbe à la recherche d’une idée ou encore d’accéder à la bibliothèque de l’université.
Woolf s’attarde sur les contraintes liées au mariage, à la charge des enfants et du ménage, ne laissant plus le temps aux femmes de se consacrer à l’écriture.
À ce vieil évêque qui déclarait qu’il était impossible qu’une femme ait eu dans le passé, ait dans le présent ou dans l’avenir le génie de Shakespeare, elle répond « il aurait été impensable qu’une femme écrivît les pièces de Shakespeare à l’époque de Shakespeare » en comparant les conditions de vie de Shakespeare et celles de sa sœur (fictive).

Quand bien même les femmes voulaient écrire dans ces conditions, elles devaient braver le discours dominant qui leur faisait douter de leurs capacités et tentait de les décourager : « La caractéristique de la femme, c’est d’être entretenue par l’homme et d’être à son service. » Il existait une masse immense de déclarations masculines tendant à démontrer qu’on ne pouvait rien attendre, intellectuellement, d’une femme.

Woolf dégage deux éléments indispensables pour permettre à une femme d’écrire :
– Avoir une chambre à soi qu’elle peut fermer à clé afin de pouvoir écrire sans être dérangée par les membres de sa famille ;
– Disposer de 500 livres de rente lui permettant de vivre sans soucis. Elle rappelle à ce titre que les femmes ne pouvaient pas posséder l’argent qu’elle gagnaient, et déclare, à l’époque où les femmes se voient accorder le droit de vote : « De ces deux choses, le vote et l’argent, l’argent, je l’avoue, me sembla de beaucoup la plus importante. »

Et enfin, quand bien même les femmes auraient pu braver toutes ces épreuves et publier un livre, elles auraient encore dû faire face à la critique empreinte de « valeurs masculines » :
« Parlons franc, le football et le sport sont choses « importantes » ; le culte de la mode, l’achat des vêtements sont choses « futiles ». Et il est inévitable que ces valeurs soient transposées de la vie dans la fiction. Ce livre est important, déclare la critique, parce qu’il traite de la guerre. Ce livre est insignifiant parce qu’il traite des sentiments des femmes dans un salon. Une scène sur un champ de bataille est plus importante qu’une scène dans une boutique — partout et d’une façon infiniment plus subtile, la différence des valeurs existe ».

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