16 octobre 2018 Théâtre

Sylvain Creuzevault libère « Les Démons » de Fédor Dostoïevski

Adapter le monument romanesque de mille pages de Fédor Dostoïvski n’est pas mince affaire, capter l’attention du public pendant 4 heures ­non plus. Sylvain Creuzevault a soigné le rythme de la dramaturgie et la performance des comédiens pour une mise en scène qui se révèle au plus près des questions de fond que pose l’écrivain russe.

Les Démons
Librement inspiré du roman de Fédor Dostoïevski
Mise en scène de Sylvain Creuzevault

Aux Ateliers Berthier [Théâtre de l’Odéon], Paris
Du 21 septembre au 21 octobre 2018

D’emblée, une « feuille anti-panique » est distribuée aux spectateurs avec le programme de salle. Elle résume les grandes lignes de l’intrigue foisonnante, et permet de suivre les faits et gestes des personnages. Un clin d’œil salvateur qui donne le ton : Creuzevault et sa troupe nous tendent la main pour nous embarquer en Russie, et, sans perdre de vue la réalité du défi, l’humour ne quittera jamais le spectacle.

Écrit entre 1869 et 1872, Les Démons raconte l’histoire de jeunes révolutionnaires voulant renverser l’ordre établi, et dont le chef, Piotr Verkhovenski, souhaite que Nikolaï Stavroguine, aristocrate fascinant toutes les personnes qu’il rencontre, prenne sa place à la tête du groupe.

Doistoïevski, devenu conservateur et nationaliste convaincu, voulait exprimer dans ce roman sa crainte des révolutionnaires, à travers une fiction mettant en scène les héros (les conservateurs), face aux « ennemis de la Russie » (les socialistes et les nihilistes) ; il souhaitait de plus montrer la filiation directe entre le libéralisme des années 1840 (à travers notamment la figure de Stépane Verkhovenski) et le nihilisme russe des années 1870 (à travers la figure de Piotr, le fils de Stépane). Cependant, le livre se révèle être une critique clairvoyante de toutes les idéologies. Doistoïevski n’essaie pas d’imposer sa vision du monde à travers ses personnages, mais les laisse « vivre », ce qui lui ôte toute possibilité d’exprimer ses opinions à travers eux.

Dostoïevski avait d’abord conçu Les Démons comme une œuvre de dénonciation et de combat, mais son génie visionnaire l’emporte. Le roman devait faire l’autopsie d’un certain nihilisme révolutionnaire débouchant sur le terrorisme. Au bout de trois ans d’écriture, toutes les figures de son intrigue, qu’elles soient conservatrices ou progressistes, ont conquis leur part d’ombre et leur épaisseur propre. Ce qui aurait pu n’être qu’une satire politique devint ainsi un chef-d’œuvre d’écriture plurielle : à la fois feuilleton au long cours et plongée hallucinée dans les ténèbres intérieures.

Frédéric Noaille (Piotr) et Nicolas Bouchaud (Stépane) dans Les Démons de Sylvain Creuzevault

Une mise en scène qui révèle le sens des mots : l’adaptation de Creuzevault dévoile parfaitement le climat de tension politique, la complexité de l’intrigue et la profondeur de chaque personnage.

Alors que le roman de Doistoïevski est articulé en trois parties, Creuzevault résume le récit en deux parties, la première autour de Nikolaï Stavroguine, l’intellectuel épris de liberté absolue, et la seconde autour de Piotr Verkhovenski et sa farce nihiliste. La composition de ce diptyque simplifie l’intrigue sans l’affaiblir. Au contraire, le nœud dramaturgique autour de ces deux portraits s’en trouve plus resserré, favorisant l’opposition des points de vue et mettant en scène la dialectique entre théorie et praxis : le désir fanatique d’action à tout prix des révolutionnaires contre la pensée des intellectuels.

Et si Creuzevault raccourcit l’action pour mieux l’intensifier, il sait aussi la développer à plusieurs moments, en particulier lors des monologues des personnages, laissant libre cours à la révélation des sentiments et à la confession des crimes. Ces dilatations du temps sont comme des coups de projecteurs qui construisent petit à petit la galerie des personnages doistoïevskiens, chacun possédé par ses propres démons : Nikolaï, dont la quête d’indépendance à tout être, sentiment ou devoir le pousse à l’insensibilité morale la plus extrême, jusqu’à laisser une petite fille se suicider à côté de lui ; Piotr l’anarchiste, qui manipule et assassine gratuitement au nom d’une certaine idéologie. Le suicide, le crime ou la folie semblent être les seules issues : l’errance de Stépane ou la faillite autoproclamée de l’intellectuel vaniteux et du père absent ; l’assassinat de Chatov au moment où celui-ci voyait avec joie une possibilité de rédemption à la naissance du fils de son ex-femme ; le suicide d’Alex Kirillova après avoir endossé la responsabilité de meurtres qu’il n’a pas commis ; enfin le suicide de Nikolaï même, vaincu par les démons de la culpabilité. Seules les retrouvailles entre la mère de Nikolaï et Stépane qui s’avouent leur amour permettra de clore l’intrigue sur un « happy end » relatif : la persistance des géniteurs – les « conservateurs », incapables d’empêcher la déchéance de leur descendance.

Pour illustrer l’étendue du Mal et le chaos qui ravagent l’intrigue, la performance des comédiens est physique, les corps sont mis à mal et à nu, les pas se font pesants, les voix portent haut. La métamorphose de Valérie Dréville est en particulier stupéfiante. Le plateau épuré, hormis quelques artifices, révèle d’autant mieux le jeu généreux des acteurs.

Valérie Dréville (Kirilov) dans Les Démons de Sylvain Creuzevault

Le théâtre de Creuzevault nous permet de mieux lire entre les lignes le texte politique de Dostoïevski, reconstituant le monde et le contestant tout à la fois.

L’ironie, la farce, l’autodérision qui courent tout le long du roman – et de l’adaptation de Creuzevault, prennent assez d’importance pour nous signifier qu’il ne faut pas trop prendre au sérieux les personnages de Doistoïeski obsédés par l’anéantissement de soi et des autres : tandis que Piotr supplie pathétiquement Nikolaï de prendre la direction du groupe de nihilistes, idolâtrant l’intellectuel sans raison tangible, Nikolaï, l’épris de liberté absolue, met fin à ses jours dans une mise en scène ridicule, n’ayant pas réussi à se débarrasser de ses hallucinations.

Creuzevault prend la liberté d’insérer quelques références de notre XXIe siècle, comme si les mots de Dostoïevski étaient assez visionnaires pour entrer en résonance avec la réalité de 2018 : les questions de société, du terrorisme et de l’idéologie sont toujours aussi vives.

Cette puissance d’une « mise en dialogue » généralisée, est au cœur du projet de Sylvain Creuzevault, qui explore les turbulences provoquées par l’invention moderne du politique, entre sacre de l’individu et toute-puissance du social. L’énergie de la représentation naît de la mise en perspective constante entre contemporanéité et passé, et de la tension entre deux pôles : la pluralité des voix et des corps en débat ; l’intimité du sujet refermé sur ses propres penchants, et tenté par les vertiges de la mystique ou de la folie.

 

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