14 janvier 2014 Opéra

The Rape of Lucretia

Si vous avez manqué en 2013 les commémorations rendant hommage au compositeur Benjamin Britten dont c’était le centenaire de la naissance, courrez voir son petit bijou d’opéra (Le Viol de Lucrèce) au Théâtre de l’Athénée !

Opéra de Benjamin Britten (1946)

Théâtre de l’Athénée, Paris
Du 14 au 19 janvier
Création 2014

Avec l’ensemble Le Balcon, l’Atelier Lyrique de l’Opéra national de Paris

Opéra de chambre

© Cosimo Mirco Magliocca

© Cosimo Mirco Magliocca

The Rape of Lucretia, op. 37 (Le Viol de Lucrèce) est un opéra en deux actes de Benjamin Britten, livret anglais de Ronald Duncan d’après la pièce homonyme d’André Obey, créé le 12 juillet 1946 au festival de Glyndebourne en Angleterre.

C’est la première œuvre que Britten qualifia d' »opéra de chambre ». Elle ne fait en effet appel qu’à huit chanteurs et treize instrumentistes.

En l’occurrence, devant nos yeux à l’Athénée, ce sont les solistes de l’Atelier Lyrique de l’Opéra national de Paris et les musiciens de l’ensemble Le Balcon, parfaitement dirigés par Maxime Pascal, dans une mise en scène intelligemment architecturée de Stephen Taylor.

Histoire romaine

© Opéra national de Paris M. Magliocca

© Opéra national de Paris M. Magliocca

Pour la petite histoire, nous sommes à Rome, sous le règne de Tarquin le Superbe, septième et dernier roi de Rome (534 – 509 av. J.-C.). Son fils, un Tarquin lui aussi, viole une femme de la plus haute noblesse, Lucrèce, la très vertueuse épouse de Collatin. Celle-ci, après s’être plainte de cette injure à son mari et à ses proches, se tue sous leurs yeux.

Juste après la seconde guerre mondiale, le compositeur Benjamin Britten (1913-1976) et le poète Ronald Duncan, deux pacifistes engagés, réécrivent et actualisent l’histoire latine de Lucrèce : l’héroïne, en refusant de survivre au déshonneur d’avoir été violée par l’occupant, devient le symbole et la conscience d’une population romaine jusque-là asservie aux caprices d’un dictateur étrusque. La figure tragique antique devient aussi sous la plume du compositeur et de son librettiste, un symbole de la résistance qui, comme Antigone, parvient à confondre son destin personnel et celui de son peuple.

Lutte des sexes

© Opéra national de Paris M. Magliocca

© Opéra national de Paris M. Magliocca

Dans cette pièce écrite au lendemain de la guerre, il est aussi question de la brutalité des hommes, à laquelle fait écho l’univers clos de femmes esseulées, dont « les rouets déroulent les rêves que le désir a tressés. Tournant et tournant, tordant les lambeaux de leurs coeurs. »

Deux mondes qui ne peuvent se rencontrer sans se heurter ou se détruire et où les pulsions les plus cachées peuvent à chaque instant faire surface. Avec le mythe du viol et d’un sacrifice, Britten invite à réfléchir sur la violence de nos rapports, la bestialité qui peut sommeiller dans nos désirs, nos jalousies, nos craintes et notre désespoir.

Britten compose avec franchise, mordant, efficacité: allant droit à son but, il éclaire la psychologie des personnages d’un regard nouveau, d’une subtilité austère, d’une vérité irrésistible, souvent bouleversante.

Au-delà de la tragédie « classique » qui se déroule devant nos yeux, le spectateur assiste à l’un des grands tournants de l’Histoire romaine. Sans que cela soit dit dans l’opéra de Britten, la suite des événements est notoire : Junius, pour venger Lucrèce, ameuta le peuple et ôta la royauté à Tarquin ; la République fut proclamée en 509 av. J.-C.

[Attention cependant, car si] au premier abord on pourrait ne voir dans cet opéra qu’un combat entre dépravation et pureté, au regard des thématiques récurrentes de Britten [la violence rentrée, le secret, sadisme et convoitise, la corruption d’une sensualité à demi-révélée, le conflit entre les pulsions et la morale dominante], on pourra y déceler une fois de plus un soupçon d’équivoque. Si Lucrèce choisit une fin tragique, est-ce seulement qu’elle ne peut survivre à la perte de son honneur ? Ou n’est-ce pas plutôt pour payer le plus inavouable des frissons ? […] Qui est donc Lucrèce et que signifie son destin ? Est-elle donnée comme modèle d’une inflexible vertu ou le fragile emblème des tentations humaines ? Qui doit-on croire et à quel saint se vouer ? C’est sans doute tout l’art de Britten : laisser chacun se débattre avec son doute, et affronter ces troubles affaires armé de ses seules et intimes convictions. Lola Gruber

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