15 novembre 2020 Danse

Trois ballets contemporains en live streaming depuis le Palais Garnier

Interdits d’ouvrir leurs portes en temps de confinement, les lieux de spectacles se démènent depuis de nombreux mois pour assurer leur survie économique, le maintien de l’activité artistique et le lien avec le public. La première vague de confinement au printemps a pris tout le monde de court ; on a alors assisté sur la toile à l’émergence d’archives de captations passées et la tentative de propositions filmées depuis les domiciles des artistes confinés, depuis des salles sans public, depuis des lieux en plein air. Selon les moyens, ou avec les moyens du bord, les idées se multipliaient, l’effet rendu n’était pas si mal et le public était au rendez-vous, en signe fort de soutien. Quelques mois ont passé depuis, et la deuxième vague de novembre voit revenir certaines salles avec des propositions de plus en plus travaillées.

Ce vendredi 13 novembre à 20h, c’était l’Opéra de Paris qui innovait avec un spectacle en live streaming payant.

Et si de Mehdi Kerkouche

Trois créations chorégraphiques y étaient dévoilées en avant-première :

  • Exposure de Sidi Larbi Cherkaoui sur une musique de Woodkid et dans des costumes réalisés par la maison Chanel
  • Clouds Inside de Tess Voelker sur une musique de Nick Drake
  • Et si de Mehdi Kerkouche sur une musique de Guillaume Alric

Alors oui, l’Opéra de Paris a fait fort sur ce coup là, et vous me direz, c’est qu’ils ont les moyens de choisir les meilleurs : une sélection de chorégraphes contemporains qui ne laissent pas insensibles : le notoire Cherkaoui, les étoiles montantes Voelker et Kerkouche ; des associations musicales dans le vent : cinq morceaux du dernier album de l’artiste à succès Woodkid, la folk sensible du disparu et reconnu sur le tard Nick Drake, l’ambiance hypnotisante de Guillaume Alric (membre du groupe de musique électronique The Blaze) ; sans oublier un partenariat avec le géant Facebook pour diffuser le spectacle en live depuis sa plateforme, ce qui permettait du même coup un formidable support de communication et un bouche-à-oreille évident. Le prix peu élevé de l’accès à l’événement fixé à 4,49€ – uniquement accessible depuis la France, permettait de visionner le spectacle en replay pendant 48 heures. Chorégraphes et musiciens reconnus, costumes signés Chanel, événement accessible à tous : ces ingrédients à succès ont attiré plus de 5.000 spectateurs en simultané.

Exposure de Sidi Larbi Cherkaoui

Mais l’émotion, qui parcourt en temps normal un plateau, jusqu’au cœur du public installé en salle, est-elle capable de traverser les écrans ? Et comment toucher aussi sensiblement une audience hors les murs par le biais d’une captation ?

L’Opéra de Paris a réussi ce pari avec une expérience immersive qui a plongé les internautes au cœur d’une représentation à 360°. Grâce à un scénario de captation élaboré et un dispositif de caméras qui multipliaient les points de vue, en plan large ou au plus près des danseurs, les ballets ont été diffusés en direct avec une qualité dont il n’aurait pas été possible de bénéficier en tant que spectateur statique en salle. À cela ont été ajoutés, quelle excellente idée, des entretiens de chaque chorégraphe et des entraînements enregistrés en amont, ainsi que des extraits en direct de la vie en arrière-scène : les préparatifs des artistes en coulisses, les changements de plateau, les applaudissements des danseurs et équipes qui regardaient depuis la salle leurs collègues sur scène, les moments échangés et le rassemblement de tous – masqués, sur le plateau pour les félicitations collectives finales…

Clouds Inside de Tess Voelker

Ces moments ont augmenté le spectacle de deux dimensions fortes, documentaire et humaine : documentaire car le public est devenu témoin de tout le travail nécessitant d’être réalisé autour d’un spectacle par les équipes techniques et administratives autant qu’artistiques ; humaine car l’émotion émanait de chaque instant. Elle provenait bien sûr tout d’abord de la beauté et de la qualité des chorégraphies, des corps qui se mouvaient au rythme des musiques, des décors et de l’architecture époustouflante de l’opéra. On pouvait aussi observer l’émotion à travers les sourires sur chaque visage, les soulagements et satisfactions émis à l’aboutissement d’un tel projet. Mais on sentait aussi une certaine retenue des artistes ; car comment être bruyant quand on est masqué et qu’on ne peut pas partager sa joie avec le plus grand nombre, quand la salle n’est pas pleine, quand le public est absent ? Sans bruit, derrière nos écrans, nous pouvions tapoter sur notre clavier, « liker » et commenter ; nos bravos étaient nombreux mais ils restaient silencieux.  Alors oui, l’émotion était profondément palpable tout au long de cette représentation, car la beauté et le bonheur étaient de tout évidence présents, mais la nostalgie était aussi placée au premier rang.

J’ai retenu quelques beaux souvenirs de ces trois créations.

Exposure de Sidi Larbi Cherkaoui

D’Exposure de Sidi Larbi Cherkaoui, un univers minimaliste, graphique et moderne, tout en noir et blanc, accentué par les sonorités douces de Woodkid et la sobriété élégante des costumes de la maison Chanel. Comme une danse en hommage à l’essence, la dizaine de danseurs disparaît au fur et à mesure du spectacle, pour aboutir sur un pas de deux, et finir sur un solo.

Clouds Inside de Tess Voelker est un pas de deux vintage et romantique, mis en valeur par la mélodieuse Cello Songs de Nick Drake.

Enfin, gros coup de cœur pour le Et si de Mehdi Kerkouche, résolument jeune et contemporain, que j’ai revu plusieurs fois grâce au replay, et pour lequel je me suis laissée aller à l’interprétation… Une dizaine de danseurs évoluent dans une ambiance tamisée et nocturne sur la musique rythmique et hypnotisante de Guillaume Alric. Un filtre sépia enveloppe d’abord les corps ; les gestes sont saccadés, répétitifs, comme un 120 battements par minute ; nous sommes emportés dans le flux de la vie, dans un quotidien étourdissant, ou dans un club de nuit. Les couleurs deviennent progressivement bleues, la musique ralentit, les mouvements s’assouplissent ; nous sommes invités au lâcher-prise, à la reconnexion à soi ; les jeux de bras, de poitrines ouvertes et de fronts tendus vers le ciel sont comme autant de points d’interrogations vers un avenir incertain, ou à redéfinir ; une série savante de coups de têtes et de mains qui mime les battements de cœur au ralenti, en rythme avec une musique anatomique, suggère l’importance de la (re)connaissance de soi, corps et esprit réunis. Une avant-dernière scène aux accents rouge et noir, sur une musique douce piano et voix, dévoile un danseur seul que les autres assis à terre et plongés dans l’obscurité regardent.  Est-il le seul survivant, le seul qui puisse encore tenir debout, danser, donner espoir aux autres ? Le solo devient pas de deux, puis les danseurs se lèvent progressivement à moitié, pour se rejoindre et former un seul bloc. Un filtre de lumière blanche apparaît en fond à cour, vers lequel ils se dirigent tous lentement ; le danseur du solo marche debout, les autres rampent, puis arrivent à se lever au fur et à mesure. Lumière d’espoir pour un futur commun, image symbolique du collectif qui doit primer sur l’individualité, d’une humanité qui doit se fonder sur de nouveaux idéaux pour survivre et renaître de ses cendres ?

Et si de Mehdi Kerkouche

La création de Mehdi Kerkouche m’a fascinée ; l’Opéra de Paris n’a pas ménagé ses efforts pour mettre en lumière son programme de ballets contemporains, pour soutenir la création, le talent de ces trois chorégraphes, de son ballet et de ses équipes. C’était un événement en live streaming payant et ça en valait la peine ; ça valait la peine de payer 4,49€ pour assister à un si beau spectacle, pour se plonger dans l’univers de l’opéra, pour ressentir autant d’émotions derrière son écran. 4,49€ c’était même quasiment donné. Espérons que les recettes récoltées puissent couvrir une partie des frais de cette captation très réussie. Car il ne faut pas rêver : elles ne les couvriront pas en entier. Car la culture a un coût. Car la culture, c’est un métier, plusieurs métiers, des personnes qu’il faut rémunérer. Car ces personnes travaillent pour créer de la beauté, pour faire rêver, pour délivrer des messages qui peuvent inspirer ou aider à mieux vivre le quotidien.

Espérons que cette beauté continue de percer nos écrans, en attendant le jour où les lieux de spectacles rouvriront leurs portes en toute liberté, en toute sérénité.  

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