5 février 2017 Pièces de théâtre

Perdre délicieusement toute notion dans « Le Temps et la Chambre »

On perd irrésistiblement la notion de situation, de temps et d’espace dans la pièce de théâtre mystérieuse et pleine d’humour de Botho Strauss, mise en scène avec art par Alain Françon.

Le Temps et la Chambre
De Botho Strauss
Texte français de Michel Vinaver

Mise en scène d’Alain Françon
Au Théâtre national de la Colline, Paris
Du 6 janvier au 3 février 2017

Le(s) temps et le(s) chambre(s).
Je découvrais pour la première fois ce soir à la Colline un texte de Botho Strauss, qui, né en 1944, figure parmi les auteurs allemands les plus joués en Europe. Sa pièce Le Temps et la Chambre, qui bouscule les codes habituels de narration, est d’une étrangeté rare, simple en apparence – l’espace semble se limiter à la vaste pièce principale d’un appartement – mais complexe de par la multiplicité des situations, personnages, lieux et chronologies qui se succèdent sous nos yeux.
La pièce peut se résumer clairement ainsi : dans sa chambre, Marie Steuber réfléchit aux dix années qui viennent de s’écouler. Elle se souvient de ses rencontres, de ses désarrois amoureux, de tous ces hommes et de ces femmes qu’elle a rencontrés.

Le Temps et la Chambre © Michel Corbou

Mais l’ordre d’apparition des faits ne suit aucune logique temporelle ni spatiale, les personnages ont des identités et fonctions différentes, de telle sorte qu’une multitude de récits deviennent possibles au lieu d’un seul. Dans la première partie, l’arrivée de Marie Steuber vient bouleverser le quotidien et l’espace de Julius et Olaf, un couple de sages sceptiques. À sa suite, surgissent plusieurs personnages qui interrompent chacun à leur tour le récit en cours pour en lancer un nouveau : L’Homme sans montre, L’Impatiente, La Femme Sommeil portée par L’Homme en manteau d’hiver et tous les autres… La seconde partie retrace le parcours de Marie Steuber, ses rencontres avec les hommes, son rapport au monde du travail.
Le sentiment que toutes ces histoires sont imbriquées s’oppose à la difficulté de saisir la chronologie et la causalité exacte entre les scènes qui se succèdent, ce qui augmente la sensation hypnotisante de vertige face à cette pièce kaléidoscopique.

Georgia Scalliet joue Marie Steuber © Michel Corbou

Déconstruction et perspectives.
Ce désordre apparent est en réalité très travaillé : grâce à sa structure, la pièce ne dit pas une chose unique, elle donne à en voir une multitude.
Alain Françon applique parfaitement cette complexité sur scène en jouant avec la géométrie des décors. À l’image de l’histoire, les éléments dans l’espace viennent corroborer l’objectif d’élargissement des possibilités : une porte mais aussi trois fenêtres donnent sur l’extérieur, un escalier indique le fond de l’appartement, et une porte ouvre vers une autre pièce : autant de lignes de fuite et de perspectives qui symbolisent des déplacements, sorties, et suites d’histoires. Cette horizontalité, métaphore de l’ouverture, rencontre aussi la verticalité, comme pour mieux élargir les possibles et prendre de la hauteur : au milieu de la chambre, une colonne est témoin de toutes les allées et venues des personnages, voire complice de certaines situations (elle cache un personnage).

Partir ou rester ? Marie Steuber en plein dilemme… © Michel Corbou

Le jeu soit grave soit enlevé des comédiens, leurs corps statiques ou en mouvement, leur présence réfléchie ou légère, participent à l’impression de multiplicité. L’improvisation et la spontanéité semblent avoir toute leur place.
L’ensemble nourrit une théorie de Botho Strauss sur la littérature, qui remet en question et déconstruit tous les procédés d’écriture traditionnels, libérant le récit de ses critères de linéarité et de continuité, afin de mieux explorer les potentiels narratifs du discontinu, de l’imprévisible et de l’instantané.

Avec Le Temps et la Chambre, Alain Françon confronte son art à une pièce vertige. “La chambre”, est-elle ce lieu, heureux et malheureux, où des êtres se croisent, se manquent, se séparent, ou un espace mental dominé par le souvenir et le regret ? “Le temps”, est-il celui de l’histoire en bribes de Marie Steuber, de sa quête incessante, ou celui, suspendu, de la conscience ? Si Botho Strauss fait vaciller la réalité en la déconstruisant, c’est peut-être pour mieux dévoiler le vivant : les endroits et les moments, entre réel et fantasme, où l’on se rencontre vraiment.

© 2017 Caro dans le métro - Création : SendesaStudio