28 mai 2016 Pièces de théâtre

Quand Nordey et Richter s’inspirent du bouillonnant Fassbinder

La crise de l’Europe, des migrants et réfugiés, la menace du terrorisme, la montée de la xénophobie et de l’homophobie, les violences faites aux femmes, le mariage pour tous : tout y passe… Un texte et une mise en scène transgressive, à l’image de Fassbinder.

Je suis Fassbinder
Texte de Falk Richter
Mise en scène de Stanislas Nordey et Falk Richter

Au Théâtre de la Colline, Paris
Du 10 mai au 4 juin

S’appropriant le regard critique et anti-bourgeois du cinéaste et dramaturge Rainer Werner Fassbinder, Falk Richter et Stanislas Nordey pointent du doigt les sujets les plus actuels qui déchirent la société européenne en proie à la peur et à la radicalisation. Enfin un théâtre ancré dans notre réel immédiat, nous interpellant en tant que spectateurs, mais surtout en tant que citoyens.

Je suis Fassbinder © Jean-Louis Fernandez

Je suis Fassbinder © Jean-Louis Fernandez

Pas de fiction, mais du réel.
Il n’y a pas d’intrigue, pas de pièce, pas d’histoire à proprement parler, mais des scènes et des échanges entre plusieurs personnages qui évoquent pêle-mêle tous ces sujets. Entre Fassbinder et sa mère, entre le comédien Laurent et le metteur en scène Stan, le va-et-vient entre passé et présent est fluide, la glissement des problématiques des années 70 en Allemagne jusqu’à nos jours est subtil.
Les dialogues, la diversité des personnages et de leurs problématiques reflètent la variété des profils et des questions qui animent notre société : une mère âgée qui a peur de l’insécurité ambiante et qui souhaite avoir au pouvoir un homme « autoritaire mais gentil », un couple qui se déchire, une femme qui désire être seule, une autre dont on ne reconnaît pas la nationalité française alors qu’elle possède un passeport français, un homme qui aime les hommes…  Paroles politiques, relations sentimentales, rapports au monde, influences artistiques, tout est abordé.

Les sujets sont si proches de nous, si « concrets », et les comédiens si investis, que l’on a un instant le sentiment de n’être plus au théâtre, mais d’être invités à participer à une table ronde, à un débat d’idées, à troquer notre état de spectateur à celui d’auditeur, voire d’électeur.

Théâtre en « état d’urgence ».
On ne pourrait pas parler de pièce politique, mais plutôt d’O.V.N.I. théâtral ancré dans le réel. Comment, en tant qu’artistes, parler de l’époque actuelle ? Que penserait un Fassbinder de nos jours ? Qu’est-ce que faire du théâtre aujourd’hui dans le monde ? Qu’est-ce que l’artiste peut s’autoriser ou pas de dire et de penser ? Évoquer la figure de Fassbinder renvoie à la position active de l’artiste face à l’actualité qu’il traverse, à la question de l’autocensure dans l’art, qui est très présente. Richter prend le risque de s’emparer de faits historiques très récents, qui peuvent être obsolètes dans quelques mois : mais quoi de mieux pour parler aux spectateurs, pour les inciter à réfléchir et à réagir ?

Bravo donc à ces deux hommes de théâtre, qui ont en commun leur goût pour un théâtre  « frontal » et une parole en prise directe avec les questionnements de la société contemporaine. On en redemande.

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