4 août 2015 Films

« Mustang » ou le prix de la liberté

Cinq beautés, cheveux au vent : Tugba Sunguroglu, Ilayda Akdogan, Elit Iscan, Doga Zeynep Doguslu et Gunes Nezihe Sensoy. Âgées entre 13 et 21 ans, elles interprètent « Mustang », l’histoire sororale et féministe d’adolescentes turques que l’on prive soudain de liberté au nom de traditions patriarcales archaïques. Une ode puissante à la résistance, par Deniz Gamze Ergüven.

Mustang
Long-métrage de Deniz Gamze Ergüven

Sortie en salles en France le 17 juin 2015

Festival de Cannes 2015 : sélection pour La Quinzaine des réalisateurs.

Mustang

Mustang © Ad Vitam

Synopsis. C’est le début de l’été. Dans un village reculé au nord de la Turquie, sur les bords de la mer Noire, Lale et ses quatre sœurs rentrent de l’école en jouant innocemment avec des garçons. La débauche supposée de leurs jeux suscite un scandale aux conséquences inattendues. La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger. Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, tentent de détourner les limites qui leur sont imposées.

Lale. Gunes, 13 ans, interprète le personnage de Lale, la benjamine, véritable fil conducteur du film. Ses larmes en prologue, alors qu’elle dit au revoir à son professeur – une femme, jettent comme une ombre sur le tableau solaire de l’annonce des vacances. La séparation avec l’école apparaît comme une menace, vite effacée par l’impatience joyeuse des sœurs de Lale.

Scandale. La seconde scène du film est cruciale : sur le chemin du retour qui passe par la plage, les sœurs se jettent à l’eau et jouent avec des garçons ; l’une d’entre elles s’asseoit sur les épaules d’un adolescent. Cette scène aquatique, où percent secrètement les premiers émois sensuels des jeunes gens, provoque la réprobation du village et la colère de leur grand-mère lorsque les sœurs rentrent chez elles.
Cette scène revêt une dimension autobiographique, la réalisatrice l’ayant vécue, adolescente, ainsi que le scandale conséquent. Si, à l’époque, elle avait préféré baisser les yeux, dans son film, elle décide de ne pas faire taire ses héroïnes, en leur donnant la force et le courage des mustangs, telles des chevaux prêts à défendre leur liberté.

Mustang © Ad Vitam

Mustang © Ad Vitam

Résistance. Telles des guerrières, des Amazones, les cinq grâces forment un corps collectif solidaire et conquérant, soudé de beauté radieuse, de jeunesse fougueuse, d’esprit téméraire. Elles se cabrent lorsqu’on les accuse d’avoir perdu leur virginité, se serrent les coudes dans la voiture de leur oncle qui les conduit à l’hôpital pour vérifier leur hymen, se moquent des nouvelles robes « couleur de merde » qu’on leur demande d’enfiler, s’échappent pour assister à un match de foot, usent de ruses et stratagèmes pour une once de jeu, un rayon de soleil, un instant de liberté. À mesure que les barreaux barricadent la maison, que les regards des adultes pèsent sur leurs corps et leurs destinées, l’étau se resserre, les fugues du quintette deviennent plus désespérées, les actions de rébellion plus dangereuses, les sourires plus crispés, les rires plus rares, les regards moins joyeux.

Liberté. Ce premier film de Deniz Gamze Ergüven est un puissant appel à la lutte, et agit comme une piqûre de rappel qu’il faudrait injecter plus souvent. Dans une Turquie décrite par la réalisatrice comme un pays en pleine « régression conservatrice », où les femmes sont brimées – à l’image d’autres pays, la liberté a un certain prix. Après les mariages plus ou moins forcés des deux sœurs aînées et le destin funeste de la troisième, Lale – la plus jeune mais aussi la plus malicieuse, prend en main le cours de sa vie et celui de sa cadette. Leur action de refus d’un quatrième mariage, leur fuite face aux menaces de mort, le vol de la voiture de l’oncle, l’aide complice d’un jeune homme, leur voyage vers Istanbul, sont autant d’étapes symbolisant leur émancipation. Dernière image emblématique du film, lorsque les deux adolescentes se réfugient chez le professeur de Lale : l’enseignement est suggéré comme ultime planche de salut. Une scène où l’émotion tient du relâchement, la menace prégnante tout le long du film s’éloignant enfin.

BO. Signée de Warren Ellis, avec la complicité de Nick Cave (magnifique The Mother), la BO envoûtante de Mustang joue tout en nuances avec les accents du piano et du violon : tantôt langoureuse, elle accompagne les cinq sœurs dans leur cocon d’intimité et leurs premiers pas en matière de sensualité ; tantôt perçante, elle décrit l’ambiance solaire qui entoure d’un halo de lumière la maison devenue prison à tel point que les rayons de soleil peinent à atteindre les jeunes filles ; tantôt mélancolique, elle incarne le chant de l’innocence perdue, de la liberté arrachée.

À ce jour, mon coup de cœur ciné de l’année 2015 !

© 2018 Caro dans le métro - Création : SendesaStudio