26 février 2021 Portrait de compositeur

Mozart en dix chefs-d’œuvre

Voici une chronique sans prétention qui propose un choix subjectif d’une dizaine d’œuvres magnifiques de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), dont l’écriture n’aurait pas été dictée par une commande ou une nécessité « de service », mais plutôt inspirée par des évènements ou des états d’âme personnels.

Wolfgang Amadeus Mozart

1. Sonate pour piano n° 11 en la M, K. 331

1778. Mozart, âgé de 22 ans, est à Paris pour son second séjour, accompagné par sa mère Anna-Maria. Le 12 juin est exécuté, avec un grand succès, la magnifique 31ème Symphonie en ré M dite « Paris ». Mais Anna-Maria tombe malade à la mi-juin et son état s’aggrave d’un seul tenant jusqu’à son décès le 4 juillet. Dans la correspondance régulière qu’il entretient avec ses proches, avec son père Léopold en particulier, on ne trouve aucune allusion claire sur cet évènement, seulement une expression assez laconique : « Chaque chose en son temps ». Le 20 juillet, il produit deux sonates pour piano, n° 10, K. 330 et n° 11. Il est difficile de douter que le deuil dont il ne manifeste aucun signe extérieur, ne transparaît pas dans ces œuvres. Ce d’autant que l’on apprendra par ses biographes, et surtout Constance son épouse, que la composition chez lui était quasiment achevée « dans sa tête » avant qu’il ne couche les notes sur le papier d’un seul tenant, le plus souvent la nuit ou au petit matin. On a choisi la Sonate n° 11 : elle commence par un « andante grazioso » à variations, que l’on peut entendre comme une marche funèbre dans les interprétations très lentes – comme celle du pianiste canadien Glenn Gould. La même gravité émane de la marche finale « alla turca » jouée plus lentement. Bien qu’indiquée « allegretto », on l’entend le plus souvent jouée beaucoup plus vite, presque de façon insouciante. Était-ce bien l’intention de son auteur ?



2. Symphonie concertante pour violon et alto en mi bémol M, K. 364

1779. Mozart est à Salzbourg, il a 23 ans. Nous ne savons pas grand-chose ni des circonstances, ni de la date de composition de cette symphonie. Les traces écrites sont perdues. Les spécialistes s’accordent pour en faire sa plus belle œuvre de l’année. Et il y a de quoi, car c’est l’une des plus expressives du compositeur. Il existait d’autres compositions analogues (de Karl Stamitz par exemple) mais Mozart amène ici l’art du dialogue à un degré bien supérieur. Dialogue entre deux instruments qu’il adore, l’alto en particulier qu’il joue plus que le violon. On peut penser que la symphonie est écrite pour des instrumentistes de l’orchestre de Mannheim, ou tout simplement de Salzbourg. Peu importe. Le dialogue est partout, entre les solistes, entre les solistes et l’orchestre, utilisant comme jamais avant le silence et le point d’orgue. Les cadences sont toutes de lui. L’expression est intense, à la fois énergique, même joyeuse, un rien douloureuse ou nostalgique, un mélange qui est une marque de son génie et que l’on retrouvera les années suivantes dans les quatuors dédiés à Haydn, les concertos pour piano ou ses dernières symphonies.



3. Sérénade n° 10 « Gran Partita » en si bémol M, K. 361

1781. Comme pour la Symphonie Concertante précédente, Mozart fait encore évoluer ce genre musical. Pour le public d’alors, la Sérénade pour instruments à vent était un morceau léger, insouciant, destiné à distraire.  C’était le plus souvent une commande d’occasion. On en est bien loin avec cette œuvre qu’il a probablement commencé à écrire à Munich en mars, pour la terminer à Vienne peu de temps après. Mozart était alors en pleine rupture avec l’esprit salzbourgeois de la cour de son employeur, l’archevêque Jérôme Colloredo – il en avait été Konzertmeister de fin 1769 à 1777, avait démissionné une première fois, et repris son service en 1779. Il démissionnera définitivement de son poste à Salzbourg en mai 1781. La révolte et l’affirmation d’une autre façon d’exister, professionnellement parlant, président donc à l’écriture de cette partition, dont le sous-titre « Gran Partita » ne serait pas de la main de Mozart. Mais c’est assurément une grande œuvre, du jamais entendu : 13 instruments à vent avec 2 clarinettes, 2 cors de basset, 2 hautbois, 2 bassons, 4 cors et 1 contrebasson ! Sans aucune concession à la musique de salon ou à la galanterie. Une œuvre où ça chante et où ça dialogue de bout en bout, écrite – on a l’impression – pour des amis à qui on offre le plaisir de jouer ensemble, mais des amis néanmoins excellents instrumentistes. Peut-être pensait -il à ceux de Mannheim ou de Munich ?



4 et 5. Sonate pour piano n° 14 en ut m, K. 457
Précédée par la Fantaisie pour piano en ut m, K. 475

1784-1785. Ces 2 œuvres ne sont pas dissociables, bien qu’écrites à quelques mois d’intervalle (octobre 1784 pour la sonate et mai 1785 pour la fantaisie). Elles sont dédiées à Theresa von Trattner, élève de Mozart depuis 1781, et chez qui il loge avec sa famille. On a beaucoup écrit sur leurs relations. D’abord il y a une indiscutable affinité musicale. Mozart loue le talent de son élève, mais profite aussi de sa générosité car elle met à sa disposition une salle de concert pour ses académies par souscription. Qu’il y ait aussi une amitié d’un ordre plus intime est probable. Constance, l’épouse de Mozart ne devait pas être enchantée par la complicité musicale qu’elle constatait tous les jours, vexée ou jalouse, peu importe. On sait que Theresa refusera de donner à Constance des lettres de Mozart qui auraient concerné le sens et l’interprétation de ces 2 pièces pour piano écrites pour elle. Certains ont observé qu’entre ces deux compositions, le 14 décembre 1784 plus exactement, Mozart est entré en Franc-Maçonnerie en se faisant initier au grade d’Apprenti dans la Loge viennoise de « La Bienfaisance » ; il écrira d’ailleurs la Musique Funèbre Maçonnique en ut mineur K. 477, deux mois après la fantaisie, en juillet 1785. Mais cette intronisation, qui concrétisait une réflexion plus ancienne, ne change pas grand-chose à la conviction que la fantaisie, postérieure en écriture, a été conçue pour être jouée avant la sonate. On restera sur l’idée romantique qu’il a écrit la fantaisie pour faire pendant à la sonate afin de les offrir à Theresa ; les deux pièces ont d’ailleurs été éditées ensemble. Faites l’essai d’écouter la fantaisie PUIS la sonate (très inhabituel, au concert comme au disque) ; même ton, ut mineur, même ambiance émotionnelle, alternant tragique et tendresse. L’adagio de la sonate est le plus long de son œuvre pour piano ; on a l’impression en son milieu qu’il va reprendre le premier thème de la fantaisie.



6. Quatuor à cordes en ut M, K. 465 « Les Dissonances »
le dernier des six quatuors pour cordes « dédiés à Joseph Haydn »

1785. On connait l’admiration filiale de Mozart pour Joseph Haydn, qu’il appelait « Papa Haydn ». Elle se concrétise début 1785 par l’écriture d’un ensemble de six Quatuors à cordes, commencée en 1782. Les deux derniers sont difficiles à dissocier parce qu’écrits à quatre jours d’intervalle et illustrent une amitié très rare dans le cercle fermé des génies de la musique. Et il n’y a aucun doute que ces compositions soient inspirées par Haydn, le respect et l’admiration qu’il avait pour lui. Pour s’en convaincre, on peut lire la lettre de dédicace émouvante qu’il joint à ses partitions. Joseph Haydn (1732-1809) était de vingt-quatre ans son aîné. Il était employé à Vienne depuis 1761 par une famille noble hongroise, celle des Princes Esterhazy (et y restera pendant plus de trente ans !). Nancy Storace, soprano remarquable, future Suzanne des « Noces de Figaro », autre béguin plus que probable de Mozart, avait l’habitude de réunir chez elle des archets de haute volée : le compositeur autrichien Karl Ditters von Dittersdorf au premier violon, Joseph Haydn au second violon, Mozart à l’alto et le compositeur tchèque Jean-Baptiste Vanhal au violoncelle. Une gravure, peut-être imaginée, représente l’équipée qui aurait créé les six quatuors dans le salon « de la Storace » le 11 février 1785 :  Haydn est debout et se régale, Léopold Mozart est au premier violon, Dittersdorf au second violon, Mozart à l’alto et Vanhal au violoncelle. On rêve. On lit souvent que le K. 464 en la M (l’avant-dernier) est le sommet de l’ensemble, celui que Beethoven préférait et dont il aurait recopié le dernier mouvement. En écouter un seul (mais est-ce bien raisonnable ?), et on choisirait le sixième et dernier, K. 465 en ut M : sérénité et drame pointent partout dans cette œuvre, surnommée « les Dissonances » à cause de son premier mouvement, franchement angoissé dans des passages dissonants à la tonalité incertaine, pour se terminer bien sûr en pleine lumière.



7. Concerto pour piano et orchestre n° 24 en ut m, K. 491

1785-1786. C’est l’hiver et Mozart continue sa série de chefs-d’œuvre pour piano et orchestre. Il en écrit deux à trois semaines d’intervalle, les n° 23 en la M et n° 24 en ut m. Difficile d’en choisir un. D’ailleurs on conseillera fortement l’écoute de la série n° 22, n° 23 et n° 24, ne serait-ce que parce que ce sont les trois seuls à comporter des clarinettes, et que la petite harmonie de l’orchestre s’en trouve bien enrichie. On peut avoir un faible pour le n° 24, moins puissant mais plus pathétique ; le drame est dans tous les mouvements, avec une richesse mélodique et un échange piano-bois et vents merveilleux. Rien d’étonnant, car Mozart est par ailleurs affairé à remanier la partition des Noces de Figaro, opera-buffa K. 492 dont le livret était achevé à l’automne 1785 et qui sera créé à Vienne le 1er mai 1786.



8. Symphonie n° 38 en ré M, K. 504 dite « de Prague »

1787. L’année 1986 ne se termine pas bien pour Mozart, car Les Noces n’ont plus de succès à Vienne. En revanche, elles viennent d’être données à Prague et c’est un tabac ! Prague est synonyme de bonheur musical pour Mozart. On y acclamera plus tard Don Giovanni et La Flûte Enchantée. Mais pour l’heure, il est invité à Prague pour ses Noces et y débarque avec Constance début janvier. On est certain que Mozart a emmené dans ses bagages deux œuvres : le Concerto pour piano n° 25 en ut M, K. 503, et cette Symphonie, dite donc « de Prague ». Magnifique ce concerto n° 25, même si les bois de l’orchestre sont orphelins des clarinettes ! La symphonie également ne comporte pas de clarinettes. Mozart ne savait sans doute pas de quels instrumentistes il disposerait. Il s’apercevra vite que l’orchestre est magnifique et aime sa musique. La clarinette sera partout dans l’opéra Don Giovanni dont on va lui passer commande à Prague. La symphonie est écrite pour une ville qui l’invite pour le fêter, et la première y sera donnée le 19 janvier. Plus précisément ce sont ses frères de loge maçonnique qui ont organisé ce voyage. Les spécialistes ont vu de la symbolique maçonnique dans le fait qu’elle ne comporte que 3 mouvements (pas de menuet) et que l’adagio introductif déclame plusieurs fois des gruppetti par 3. Peut-être. Tout est splendide dans cette œuvre : l’allegro initial et son début syncopé qui laisse vite s’épanouir un thème solaire que l’on reconnaîtra plus tard dans l’ouverture de La Flûte Enchantée ; un andante très long, à l’allure de berceuse ; un presto assez court, dansant, fiévreux, pétillant (écoutez les bassons !), avec quelques dissonances en tutti. C’est une fête, une fête sérieuse avec curieusement plus de grandeur que d’insouciance.



9. Quintette à cordes en sol m, K. 516

1787. Revenu à Vienne, Mozart manque de commandes et lance une souscription pour au moins deux quintettes à cordes. Le premier composé en avril, est en ut M, K. 515. Caractéristique de son génie, à la fois vigoureux (en ut M), un peu tragique, un peu angoissé, un peu nostalgique, et qui se termine dans la sérénité, le tout dans un équilibre qui laisse sans voix. Mais, comme si c’était possible, le second le surpasse.  Il est de mai, en sol m, K. 516. Certains l’ont surnommé le « Quintette de la mort », pensant que sa composition était en rapport avec la mort de son père, Léopold. Mais la chronologie ne colle pas exactement, car Léopold meurt le 28 mai 1787, alors que le quintette a déjà été écrit. Néanmoins il n’est pas douteux que les compositions des deux quintettes se sont réalisées pour Mozart dans une phase de grande tristesse et de réflexion sur la mort. Si Léopold meurt fin mai, Mozart savait dès le début avril que son père était gravement malade et il lui écrit une lettre magnifique le 4 avril. Il est permis de penser qu’il n’avait pas grande illusion sur l’évolution de son état de santé. Avril-mai ont été aussi pour lui sources d’autres mauvaises nouvelles : la mort, à 31 ans, de son excellent ami, le Comte Hatzfeld, le départ en Angleterre de ses amis anglais et surtout de Nancy Storace. Et puis les affaires marchent mal, il est boudé par le public viennois. Ce quintette est en sol mineur, tonalité toujours pathétique pour Mozart et rarement utilisée (la 40ème Symphonie, Don Giovanni). C’est bien illustré par le premier mouvement qui fait penser à une longue plainte. Le menuet est résigné. L’adagio joué con sordini aux quatre instruments est d’une tristesse absolue, qualifié par Alfred Einstein de « prière d’une âme isolée toute entourée d’abîmes ». Très inhabituellement, le dernier mouvement commence par un adagio assez angoissé, puis le miracle mozartien opère et l’allegro fait revenir la lumière d’un jour normal.



10. Concerto pour clarinette et orchestre en la M, K. 622

1791. Douze à treize années auparavant, lors d’un séjour à Mannheim, Mozart tombe amoureux de la clarinette. Comme pour plusieurs compositeurs dans l’Histoire, la concrétisation d’un penchant pour un instrument ou pour un genre passe par une rencontre ; c’est sa rencontre avec le clarinettiste virtuose Anton Stadler, employé à l’orchestre de la Cour Impériale de Vienne et frère de la même loge maçonnique, qui fait de Mozart le premier à écrire pour clarinette et quatuor à cordes, en septembre 1789 : le fameux Quintette en la M, K. 581, dédié à Stadler, qui lui demande aussitôt un concerto. Mozart le met en chantier fin 1789 – une ébauche, le Concerto en sol M pour cor de basset K. 584b. Il ne fait pas de doute que pour aboutir au concerto que l’on connait, la fréquentation de Stadler, virtuose et inventeur, a été déterminante. C’est lui qui avait fait entendre à Mozart les charmes du cor de basset en fa, inventé en 1770, avec sa sonorité chaude et grave convenant bien aux idéaux maçonniques – basset pour petite basse et cor pour rappeler le son du cor dans les notes graves. Mieux, il a dû lui exprimer sa préférence pour un instrument intermédiaire entre clarinette classique et cor de basset, instrument qu’il inventa et mit au point pour son usage personnel, grâce à une pièce intermédiaire : la clarinette dite « de basset », qui sonne aussi en la et descend 4 quatre demi-tons plus bas que le mi grave de la clarinette traditionnelle. N’aurait-il pas créé le quintette avec cet instrument ? Voilà pourquoi les solistes « historiquement informés » jouent ce concerto avec cet instrument maintenant bien au point, une clarinette droite plus longue, dont le maintien est facilité par une cordelette passée autour du cou : la clarinette « La de basset ». Écoutez l’œuvre dans ses deux versions. Et faites-vous une opinion ; en particulier dans le très célèbre adagio. Car cette composition échappe un peu à l’analyse, et c’est tant mieux. Elle mêle comme toujours le tragique, le pathétique, la joie, la tendresse et se termine même un peu victorieusement. Mozart allait mourir deux mois plus tard, début décembre, mais dans le même temps sa Flûte triomphait à l’opéra de Vienne et ses biographes affirment qu’il semblait en bonne forme au début de l’automne. L’interprétation de ce concerto en public est redoutable, même pour de grands solistes. On ne peut pas reprendre comme au disque. Jouer juste du premier coup dans ce registre émotionnel d’une variété infinie, c’est ce qui fait son charme, et celui de son auteur. Quand on est pris sous ce charme, on est tout simplement heureux.



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