17 septembre 2015 Spectacles de danse

L’irrésistible « gala » façon Jérôme Bel

Réunissant amateurs et professionnels de danse sur un plateau, Jérôme Bel propose un gala qui célèbre avant tout le désir de chacun de donner un spectacle. Tout simplement humain, irrésistiblement drôle et touchant, mêlant formes savantes et références populaires sans distinction, ce gala est un pur moment de plaisir et une belle leçon de « non-jugement ».

Gala
Conception de Jérôme Bel

Au Centre dramatique national de Nanterre-Amandiers
Du 17 au 20 septembre 2015

Mais aussi à la Commune, CDN d’Aubervilliers, du 1er au 3 octobre
À l’Apostrophe, Théâtre des Louvrais, Pontoise, le 13 octobre
Au Théâtre de la Ville, Paris, du 30 novembre au 2 décembre
Au Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France, le 5 décembre

Tous amateurs.
Ils sont une vingtaine sur scène, de tous les âges et chacun un profil différent. On distingue rapidement les « professionnels » du spectacle grâce à leur maintien et leur assurance : une jeune danseuse classique, deux autres plutôt danse moderne, apparemment il y a aussi des acteurs, et l’on découvrira plus tard celle qui manie parfaitement les bâtons de majorette. Les « amateurs » sont plus timides, les pas parfois hésitants, mais ils ne reculent pas et c’est tout à leur honneur. Une blondinette apporte le charme de l’enfance sur le plateau, quelques hommes sont chargés d’éléments comiques, deux femmes d’âge mûr semblent prendre l’exercice au sérieux, une personne en fauteuil roulant contourne habilement les obstacles de la danse « à pied »…

Gala de Jérôme Bel © Dorothea Tuch

Gala de Jérôme Bel © Dorothea Tuch

Mais au fond, qu’est-ce qu’un « amateur » ? Par définition, c’est celui qui aime. « Amateur » ne veut pas dire seulement « non-professionnel », mais aussi « qui aime, qui apprécie la danse, le spectacle ». Dans ce spectacle, interprété par différents groupes d’amateurs selon les lieux des représentations, la recherche de Jérôme Bel s’est appuyée sur ce que chacun aimait et souhaitait faire. Est apparue très vite chez les non-professionnels l’idée de danse comme culture plutôt que comme art : la culture de la danse. Comment des pratiques ou des formes savantes créées par des artistes se répandent dans la société ? Chacun porte des savoirs, savoirs plus ou moins sophistiqués selon les personnes. L’enjeu de la pièce, c’est d’éviter les jugements. Ce qui est important, c’est ce que signifient ces danses. En sachant que les non-professionnels aussi bien que les professionnels sont aliénés à cet impératif de qualité, soumis à la règle et au désir de « bien faire ».

Gala © Herman Sorgeloos

Gala © Herman Sorgeloos

Dispositif renversé.
Les tableaux se succèdent où chacun interprète à sa manière le thème donné et peut vivre son « moment de gloire » : des très codés « Ballet », « Valse », l’ouverture est progressive et passe à « Improvisation de 3 minutes en silence », « Michael Jackson », « Saluts », « Dalida » (interprétation chant), « Solo », jusqu’au dernier « Compagnie Compagnie » où tous échangent leurs costumes, comme si les rôles pouvaient être inversables à l’infini. Des volontaires se succèdent pour proposer une chorégraphie sur la musique qu’ils ont choisie et le reste du groupe doit tenter de suivre.
La formidable trouvaille de Jérôme Bel est de nous faire réaliser qu’il est aussi difficile pour un professionnel d’apprendre la chorégraphie d’un amateur que l’inverse… Et de nous prouver par A+B que les uns et les autres sont complémentaires, font acte de transmission réciproque. Les non-professionnels apprennent des danseurs, comme les danseurs font l’épreuve d’un désapprentissage, se défont de leurs automatismes, réapprennent à danser pour le plaisir.
Un festival de couleurs, d’émotions, de goûts et de genres esthétiques anime le plateau : du classique au contemporain, du black métal au tango, jusqu’au final « I wanna be a part of it… Nanterre, Nanterre ! » C’est sur ces notes remaniées de la célèbre chanson de Frank Sinatra que se termine une magnifique création collective, où la satisfaction de chacun est plus que manifeste, où la solidarité sociale et générationnelle a joué, où l’échange artistique a fonctionné.

Gala © Herman Sorgeloos

Gala © Herman Sorgeloos

Manifeste pour une danse décomplexée.
Sous la forme d’un spectacle de fin d’année, qui dégage la sincérité, le surinvestissement et la maladresse de ses participants, Jérôme Bel demande d’envisager autrement la danse. Avec Gala, poursuivant patiemment son travail de déconstruction de la représentation institutionnelle de la danse, il offre une scène à des personnes qui en sont généralement écartés.
Sa lutte contre cette exclusion, la distinction amateur/professionnel ou social/artistique, prend la forme d’une célébration collective, valorisant le savoir chorégraphique de chacun, inconscient ou sophistiqué, l’importance de la plasticité alternative, d’une autre façon de produire de la danse. À travers la démonstration de corps simplement mus par une volonté de se produire, Gala pose en filigrane la question de l’impulsion chorégraphique, de l’enfance de la danse. Si celle-ci est au final une aptitude naturelle, expression simple du rapport de notre corps au temps et à l’espace dont l’art n’est que la forme sophistiquée, l’excuse du « je ne sais pas danser » ne tient plus. Il n’y a plus qu’à se désinhiber…

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