15 septembre 2018 Concert

L’impressionnante troisième symphonie de Mahler par le Boston

Au cœur d’un week-end « Boston », la Philharmonie de Paris accueillait le Boston Symphony Orchestra pour interpréter l’une des plus longues symphonies du répertoire classique, la plus longue qu’ait écrite Gustav Mahler — plus d’une heure et demi de musique.

À la Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez.

Le Boston Symphony Orchestra dirigé par Andris Nelsons.

Troisième symphonie de Gustav Mahler (1860-1911)
Boston Symphony Orchestra
Chœur de femmes* et Maîtrise de Radio France**
Johannes Prinz* et Victor Jacob**, chefs de chœur
Susan Graham, mezzo-soprano
Andris Nelsons, direction

Entreprise avant même que sa deuxième symphonie soit terminée, la composition de la troisième symphonie commence dès 1893 et sera achevée pendant les vacances d’été 1896, à Steinbach am Attersee (Haute Autriche, à une trentaine de kms à l’Est de Salzbourg), dans la « cabane à musique » de Mahler, près du lac. Beaucoup d’éclairages sur son œuvre viennent des carnets de son amie et confidente Natalie Bauer-Lechner qui l’accompagnait en vacances et consignait leurs conversations. Ce qu’il en a dit est noté en italique dans le texte qui suit.

Mahler a proposé deux parties à cette symphonie de dimension inhabituelle : une première ne comprenant que le mouvement 1, et une seconde avec les mouvements 2 à 6.

Gustav Mahler en 1892

Après avoir donné des sous-titres aux mouvements, il les retirera pour l’édition finale de façon à ne pas influencer l’auditeur. On sait ainsi que les arguments de ces six mouvements sont successivement la création du monde minéral, les fleurs, les animaux, l’arrivée de l’homme, les anges et enfin l’amour. Il n’y a pas d’unité thématique, comme Mahler l’avait imaginé au départ ; néanmoins plusieurs motifs du 1 se retrouvent dans le 4 et le 6, et 3 et 5 utilisent clairement des chants du cycle Le cor merveilleux de l’enfant (Des Knaben Wunderhorn). Un septième mouvement consacré à l’enfant était d’ailleurs prévu, avec un chant tiré de ce même cycle, mais il ne trouvait plus sa place dans la progression expressive à la fin de la symphonie. Mahler s’en servira pour bâtir sa symphonie suivante, la quatrième achevée en 1900.

À dimension inhabituelle, effectif orchestral inhabituel, comme nous l’offre ce soir l’orchestre symphonique de Boston avec plus de quatre-vingt dix musiciens :

Cordes en effectifs importants, des premiers et seconds violons par douze, dix altos, dix violoncelles et huit contrebasses, deux harpes, quatre flûtes dont deux vont jouer du piccolo, quatre hautbois dont un va jouer du cor anglais, cinq clarinettes dont deux petites clarinettes en mi bémol et une clarinette basse, quatre bassons dont un jouera du contrebasson ; huit cors sont requis (et l’orchestre ce soir en comportait neuf), quatre trompettes (et on verra s’éclipser la première pour jouer le solo de cor de postillon pendant le troisième mouvement), quatre trombones ténor et un tuba contrebasse ; six percussionnistes vont se partager huit timbales, grosse caisse, baguette, caisses claires, triangle, cymbales, tam-tam, tambourin, glockenspiels et carillons tubulaires.

Le premier mouvement est gigantesque, plus du tiers de la symphonie. Il est indiqué « Kräftig Entschieden » (Avec force et décision).

On entend deux motifs thématiques très contrastés mais qui ont en commun le rythme d’une marche. Le premier est clamé dès le début par les huit cors et repris sur une allure assez lente par trompettes et cors en appels variés et successifs de triolets (Pan s’éveille. L’été fait son entrée). C’est l’atmosphère des premiers jours de la création avec trompettes stridentes, trombones et tuba dans le grave. Le second thème est plus léger, emmené par le violon solo et le hautbois, avec appels virevoltants des clarinettes et des flûtes (Le cortège de Bacchus). Puis vient un magnifique solo de trombone ténor affirmant la force tranquille de cette création (La voix de la Terre). Le second thème est fort développé et le reste du mouvement nous donne l’impression d’une marche irrésistible, tantôt joyeuse, tantôt menaçante, quasiment militaire, comme si une lutte était menée pour que la vie se développe au sein de cet univers minéral. Cette impression est illustrée par une orchestration virtuose et géniale, avec une prééminence des vents sur les cordes. L’écriture instrumentale, la superposition des groupes et les effets obtenus sur la sonorité de l’orchestre n’avaient encore jamais atteint ce degré et caractérisent la musique de Mahler, toujours surprenante aux premières écoutes. Après que l’appel initial des cors soit réitéré, la marche reprend encore plus vigoureuse, comme si la vie explosait, jusqu’au crescendo final.

« La nature entière y fait entendre sa voix », dira Mahler.

Andris Nelsons dirige le Boston © Marco Borggreve

L’Orchestre de Boston conduit par son directeur musical, le letton Andris Nelsons, a donné une interprétation épique et généreuse de ces pages. Il faut dire que j’étais très bien placé au premier balcon de face pour ne rien perdre de la netteté instrumentale, permise par la réverbération de cette salle à l’acoustique réputée. Les groupes instrumentaux restent bien distincts et le son n’est jamais saturé. Bien entendu, nous devions être nombreux à savourer l’écoute en direct d’un des grands orchestres américains, bien rares en Europe en dehors des festivals les plus prestigieux. C’est que c’est assez différent d’une écoute de disque où certains enregistrements peuvent fausser la perception naturelle et le rapport des pupitres. Andris Nelsons insiste à faire ressortir les raffinements de l’écriture, avec sa gestuelle bien personnelle, bien au delà de la simple battue, s’appuyant souvent à la rambarde arrière de l’estrade. La perfection instrumentale est comparable à celle des grandes phalanges européennes, sans caractère distinctif évident concernant les cordes ou les bois. Point non plus de sons cuivrés voire métalliques qui caractérisaient certains orchestres américains. En revanche il est possible que la perce des cuivres soit plus large, comme souvent outre-Atlantique ; les pupitres de cors et de trombones étaient impressionnants d’homogénéité, de richesse harmonique et de nuances, mention spéciale au solo de trombone ténor, réputé périlleux, d’une puissance rare.

Le second mouvement est indiqué : « Tempo di Menuetto. Sehr mässig. Nicht eilen » (Très mesuré. Ne pas presser). Il était sous-titré : Ce que me racontent les fleurs de la prairie.

C’est un menuet dansant à 3/4 dont le thème initial est donné par le hautbois. Deux épisodes alternent, aux cordes et aux bois, dans le même tempo (« istesso tempo » précise Mahler plusieurs fois) mais le second semble accéléré car constitué de notes en triolets et sextolets d’exécution plus brève, ce qui donne l’impression assez poétique que le vent se lève.

Selon le compositeur : « C’est la page la plus insouciante que j’ai composée, insouciante comme seules savent l’être les fleurs. »

Le troisième mouvement est indiqué : « Scherzando. Ohne Hast. » (Sans hâte). Il était sous-titré : Ce que me racontent les animaux de la forêt.

C’est un scherzo au rythme binaire qui commence par un chant d’oiseaux (coucou ou rossignol ?) joué par la clarinette et la flûte sur pizzicati de cordes. Le thème est sans cesse modifié, accéléré, modulé en mineur, repris par les cuivres.

Cor de postillon, cor postal, cornet postal, ou « post horn »

Puis, après un bref appel de trompette vient un épisode extraordinaire en 6/8 qui est une des très rares interventions d’un cor de postillon dans l’orchestre classique (la seule qui soit célèbre avec celle de la Sérénade pour cor de postillon de Mozart). Ce cor serait censé représenter la présence de l’homme (instrument utilisé par les postillons jusqu’à la fin du XIXe siècle pour signaler leur présence et l’arrivée du courrier). Mahler indique qu’il se tienne au loin « Etwas Zurückhaltend », et de fait il est joué le plus souvent en coulisse. Intervention critiquée à l’époque pour sa grande banalité, on peut aussi en apprécier le caractère enchanteur, particulièrement quand le compositeur fait accompagner le soliste par quatre cors classiques. Après un épisode où les animaux manifestent leur caractère (ou leur peur ?) comme en témoignent la mobilisation fortissimo des cuivres en fanfares et descentes chromatiques, le cor de postillon reprend son chant plus doucement et le mouvement se termine par un brusque crescendo. On ne saura pas quel instrument exactement était joué ce soir dans la coulisse ! On a vu le premier trompettiste s’éclipser entre les mouvements 2 et 3, et regagner sa chaise au début du 4. Mais on a entendu un très beau solo dont on parierait bien qu’il a été joué au bugle (« Flügel Horn » comme d’ailleurs indiqué sur les partitions modernes), instrument à la sonorité très proche de celle du cor de postillon (« Post Horn ») et utilisé à sa place dans plusieurs enregistrements de l’œuvre…

Le quatrième mouvement est indiqué : « Sehr langsam. Misterioso. Durchaus ppp. » (Très lent. Mystérieux. Toujours ppp.). Il était sous-titré : Ce que me raconte l’homme (la nuit).

Comme dans un songe, la mezzo-soprano, sur fond de cordes, entonne doucement une dizaine de vers du Chant de minuit tiré de Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche. Le chant est soutenu par les cors ; cuivres et cordes se répondent, la clarinette venant troubler à deux reprises ce songe qui s’estompe sur fond de cordes. Ce choix n’a jamais signifié que Mahler ait été en phase avec le philosophe dans cette œuvre. Mahler choisit le poème de Nietzsche qui correspond le plus à son image de l’homme et il ne prend que des éléments limités dans ce poème : l’homme est certes au centre de la musique mais il n’est pas du tout un surhomme, révolté contre la science ou agressif vis-à-vis de la civilisation comme dans le reste du Zarathoustra. Ce texte ne dit rien en particulier de la construction nietzschéenne d’un prétendu surhomme. Pour Mahler, tout ce qui est humain baigne dans la nature ; la campagne et la nature sont comme ressourçantes, constituant une sorte de tout universel et impérissable (idée contenue et déclinée dans sa deuxième symphonie).

Dans une ambiance d’accompagnement piano /pianissimo, j’avoue avoir été un peu surpris par le chant de Susan Graham, par ailleurs immense récitaliste, mais dont la prestation, pourtant de quelques minutes seulement, était d’un volume sonore à la limite de l’audible (bien content de n’avoir pas été au second balcon !). Volonté d’interprétation ??

Le cinquième mouvement, attaqué sans interruption, est indiqué : « Lustig im tempo und keck im Ausdruck » (Dans un tempo joyeux et avec hardiesse). Il était sous-titré : Ce que me racontent les cloches (les anges).

Les anges chantent une chanson douce, se réjouissant que Pierre ait été délivré de ses péchés ; le texte est celui du Chant des petits mendiants, tiré du Cor merveilleux de l’enfant. Il est chanté par un double chœur : chœur d’enfants qui imitent les cloches du matin (« bimm, bamm », sur fond de carillons), et chœur de femmes (« Trois anges chantent un chant délicieux »). La mezzo-soprano se mêle très brièvement à l’ensemble.

La Maîtrise de Radio France © H. Béraud / RF

L’interprétation est entraînante comme demandé par la partition, mais je n’ai pas été convaincu par la balance chœurs/orchestre, en particulier le chœur d’enfants situé derrière et en haut, bien trop couvert la plupart du temps.

Le sixième mouvement, attaqué également sans interruption, est indiqué : « Langsam. Ruhevoll. Empfunden. » (Lent. Calme. Avec sentiment). Il était sous-titré : Ce que me raconte l’amour.

Mahler dédie son finale à l’amour, sa conception de l’amour contenant aussi l’amour terrestre, et non la recherche de l’éternité comme il est question dans le Zarathoustra de Nietzsche. Pour la fin de son œuvre, qui convoque pourtant l’ensemble de l’effectif orchestral, il a demandé :

« Sans brutalité. Dans un climat de noblesse et de plénitude. »

Le thème est attaqué doucement par les cordes, très proche de celui du lento assai du Seizième quatuor en fa majeur opus 135 de Beethoven, hommage à peine caché à son aîné mais aussi à la forme classique qu’il n’a jamais renié (on sait pourtant à quel étirement de la tonalité il va amener la musique dans ses dernières œuvres). Le thème va être varié de multiples façons, avec une déclinaison majeure puis mineure, donnant à ce mouvement une sérénité quasi mystique. La progression contrapuntique et dynamique est remarquable, les autres groupes instrumentaux venant rejoindre les cordes. C’est un hymne à l’amour et sans doute à la création du monde et son créateur, qui baigne dans la lumière de l’éternité comme le montrent ces appels fortissimo des cuivres rappelant les motifs du premier mouvement. Après la reprise du thème par les trompettes pianissimo, un long crescendo aboutit à l’accord final de tonique, long de près de trente mesures, les deux timbaliers marquant la quarte de cette apothéose en ré majeur. Contrairement à l’idée admise du pessimisme de la musique de Mahler, on a ici un final très optimiste et apaisé, profession de foi en la nature et dans la nature de l’homme, encore une fois bien éloigné de Nietzsche. Certains musicologues ont comparé cette fin à celle de la sixième symphonie de Tchaïkovski composée trois ans plus tôt ; sauf que cette symphonie dite « Pathétique » se termine en point d’interrogation alors que Mahler affirmait concernant la sienne :

« Dans l’adagio du dernier mouvement, tout se résout dans le calme et la plénitude. »

L’interprétation du « Boston » dirigé par Andris Nelsons est superlative, l’atmosphère est presque éthérée au début, peu à peu de plus en plus consistante, puis l’orchestre enfle avec une progression sonore impressionnante. Et comme dans le final de la deuxième symphonie, on se dit que c’est tellement bien écrit qu’il doit être rare que cette musique ne fasse pas émotionnellement mouche.

Superbe soirée.

Par CLARINO, contributeur de Caro dans le métro.

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