7 mars 2017 Concerts

Les quatuors Akilone et Talich réunis en concert

Mozart, Shostakovitch et Mendelssohn ont défini le programme de cette soirée musicale très réussie, achevée sur deux pièces pour octuor.

Au Palais Neptune, Toulon

Quatuor Akilone

Un très beau concert de musique de chambre pour quatuors à cordes. Et original, puisque deux quatuors très différents – le Quatuor Akilone composé de quatre jeunes musiciennes françaises jouant ensemble depuis 2011, et le Quatuor Talich composé de quatre musiciens tchèques plus âgés et jouant ensemble pour trois d’entre eux depuis près de vingt ans – ont programmé de jouer séparément en première partie, et se sont réunis pour former un octuor en seconde partie.

Pour commencer, les Akilone nous donnent le Quatuor n° 14 en sol M, KV 387 de W.A. Mozart. C’est le premier des six quatuors dédiés à Joseph Haydn.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) peint par Christian Vogel en 1783.

Mozart admirait profondément son aîné. Il le rencontre en 1781, il a 25 ans et Haydn deux fois plus. Il le nommera « Papa Haydn ». Il va écrire ces six quatuors entre 1782 et 1785, donnant à leur écriture une modernité critiquée à l’époque, caractérisée par l’usage magnifique du chromatisme et de la dissonance.

Ce que l’on entend est très beau, grave et mystérieux et le Quatuor Akilone qui ne joue ensemble que depuis six années a beaucoup de qualités, en particulier celles de maintenir une belle tension et de remplir le volume de la salle de concert, ce qui n’est pas si évident dans cette boîte à chaussures aux côtés évasés, très haute et dans laquelle le son peut vite se perdre passés les vingt premiers rangs.

Viennent alors les Talich pour le Quatuor n°8 en ut m, opus 110 de D. Shostakovich.

Dmitri Shostakovich (1906-1965) en 1935.

C’est une œuvre courte, un peu plus de vingt minutes, en cinq mouvements enchaînés et qui débute largo dans une atmosphère sombre et tragique. Il écrit cette œuvre à l’été 1960, alors qu’il se repose près de Dresde, ville dont beaucoup de quartiers écrasés sous les bombes restent fantomatiques.

La dédicace de ce quatuor est double, « à la mémoire des victimes de la guerre et du fascisme » et aussi à lui-même, étant persuadé que personne sans doute ne composerait d’œuvre à sa mémoire ! Il utilise ainsi plusieurs fois comme thème un motif de quatre notes évoquant dans leur notation allemande l’initiale de son prénom et les trois premières lettres de son nom : D (ré), Es (mi bémol), C (do), H (si). Comme Jean-Sébastien Bach l’avait fait avec son nom : B (si bémol), A (la), C (do), H (si).

Ce quatuor comporte plusieurs citations d’œuvres antérieures comme les 1ère et 5ème symphonies dans le largo initial. La plus évidente est un thème juif que l’on trouve pour la première fois dans son Trio pour piano opus 67 de 1941 ; ce thème magnifique arrive au cours du second mouvement sforzato fortissimo et exprime, de l’avis du compositeur, « un rire sous les larmes ».

Quatuor Talich © Prades

Dans le scherzo macabre qui suit, sorte de valse sur le motif DSCH, apparaît le thème principal de son Concerto pour violoncelle opus 107. C’est dans le quatrième mouvement largo que l’on entend un thème de Lady Macbeth de Mzensk, opéra dont on sait qu’il symbolisait la terreur stalinienne à l’encontre des artistes. L’œuvre se termine à nouveau largo par une fugue sur le motif DSCH.

Tout est admirable dans l’interprétation des Talich. Après avoir été saisis par l’attacca du second mouvement, on réalise vite ce que la « rumeur » de ce quatuor a de remarquable. L’homogénéité et l’intensité sont celles des très grands ensembles et on a bien de la chance de vivre ce moment. Lorsque les instruments sont à découvert, dans Shostakovich comme dans Mendelssohn plus tard, sont frappantes la virtuosité parfaitement intégrée du premier violon Jan Talich Jr, fils du fondateur de l’ensemble en 1964, et la sonorité extraordinaire de l’alto tenu par Vladimir Bukac (un Guadagnini de 1725).

La seconde partie débute avec les Prélude et Scherzo opus 11 pour octuor à cordes de D. Shostakovich.

Cette pièce en deux mouvements est dédiée à son ami le poète Vladimir Kourtchavov. Le Prélude est écrit en 1924 alors qu’il avait 18 ans et fréquentait encore le conservatoire de Léningrad. Il est en train de composer sa 1ère symphonie. Le style en est classique, très fugué, mais très lyrique, et c’est une des premières fois dans son œuvre considérable où il fait entendre le thème DSCH. Le contraste est frappant dans le Scherzo écrit l’année suivante, d’une écriture virtuose quasi atonale, rarement retrouvée à ce point dans ses autres compositions.

L’Octuor pour cordes en mi bémol majeur, opus 20 de F. Mendelssohn clôture ce concert.

Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847), portrait par Wilhelm Hensel de 1847, l’année de sa mort, à 38 ans.

C’est un auteur de 16 ans, en 1825, qui préface sa composition ainsi : « Cet octuor doit être joué par tous les instruments dans le style symphonique ; les piano et les forte doivent être strictement observés, avec encore plus d’emphase qu’il n’est d’usage pour les morceaux de ce genre ». Et bien l’on peut dire que c’est tout-à-fait l’impression que nous avons eue ce soir.

Dès l’allegro moderato con fuoco initial, une atmosphère passionnée est installée et le mouvement est emmené brillamment par le premier violon. L’andante suivant est une sicilienne à la mélodie très joyeuse. Le 3ème mouvement est un scherzo, et c’est celui que je préfère, on pourrait dire un tube à écouter en boucle ! Noté allegro leggierissimo, il est joué pianissimo et staccato d’un bout à l’autre.

Mendelssohn aurait confié à sa sœur ainée, Fanny, elle-même remarquable musicienne et qui l’a constamment soutenu, que l’inspiration de ce mouvement lui était venue d’une strophe du Faust de Goethe :

Nuages et brumes s’éclaircissent,
Une brise dans les feuillages,
Le vent dans les roseaux,
Et tout se disperse.

On pense irrésistiblement à l’atmosphère féérique du Songe d’une nuit d’été dont il écrira l’ouverture dans les semaines suivantes. Le presto final donne l’impression d’une grande exubérance, comme si chaque partie jouait une immense fugue et évoque le final de la 41ème symphonie de Mozart (dite « Jupiter »). En un mot, génial !

Allez écouter ces artistes et ces musiques. On en ressort gonflé à bloc.

Par CLARINO, contributeur de Caro dans le métro.

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