22 novembre 2014 Romans

Le Royaume

J’ai terminé la lecture ce week-end du tout dernier opus d’Emmanuel Carrère, me sentant irrésistiblement concernée par la réflexion de l’écrivain sur le sens du Nouveau Testament. De culture catholique, j’ai effectivement pu dire, à un moment de ma vie, que j’étais « chrétienne ». Je trouvais en la pratique de la religion un sens qui rythmait ma vie. Puis je m’en suis éloignée, pour de nombreuses raisons, et non sans une certaine appréhension : qu’allait-il m’arriver, en ne pratiquant plus ? Devenais-je infidèle ? Respectais-je encore des valeurs qui m’avaient bercée et formée ? Aujourd’hui, je ne regarde pas cette prise de distance comme du rejet, mais plutôt comme une lecture personnelle de l’enseignement des Évangiles. Et le questionnement légitime, l’impressionnante enquête de Carrère, ses conclusions à la fois brillantes et modestes, ont non seulement éclairé mes connaissances mais aussi renforcé ma position. Un grand livre que je recommande à toute personne sensible aux problématiques de la croyance et de l’interprétation des textes religieux.

Livre d’Emmanuel Carrère

Paru en septembre 2014 en France aux éditions P.O.L

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Emmanuel Carrère © JDD-Sipa

Le temps me manque pour écrire davantage, je cite ici le texte de présentation des éditions P.O.L :

Le Royaume raconte l’histoire des débuts de la chrétienté, vers la fin du Ier siècle après Jésus Christ. Il raconte comment deux hommes, essentiellement, Paul et Luc, ont transformé une petite secte juive refermée autour de son prédicateur crucifié sous l’empereur Tibère et qu’elle affirmait être le messie, en une religion qui en trois siècles a miné l’Empire romain puis conquis le monde et concerne aujourd’hui encore le quart de l’humanité.
Cette histoire, portée par Emmanuel Carrère, devient une fresque où se recrée le monde méditerranéen d’alors, agité de soubresauts politiques et religieux intenses sous le couvercle trompeur de la pax romana. C’est une évocation tumultueuse, pleine de rebondissements et de péripéties, de personnages hauts en couleur.

Mais Le Royaume c’est aussi, habilement tissée dans la trame historique, une méditation sur ce que c’est que le christianisme, en quoi il nous interroge encore aujourd’hui, en quoi il nous concerne, croyants ou incroyants, comment l’invraisemblable renversement des valeurs qu’il propose (les premiers seront les derniers, etc.) a pu connaître ce succès puis cette postérité. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que cette réflexion est constamment menée dans le respect et une certaine forme d’amitié pour les acteurs de cette étonnante histoire, acteurs passés, acteurs présents, et que cela lui donne une dimension profondément humaine.

Respect, amitié qu’Emmanuel Carrère dit aussi éprouver pour celui qu’il a été, lui, il y a quelque temps. Car, comme toujours dans chacun de ses livres, depuis L’Adversaire, l’engagement de l’auteur dans ce qu’il raconte est entier. Pendant trois ans, il y a 25 ans, Emmanuel Carrère a été un chrétien fervent, catholique pratiquant, on pourrait presque dire : avec excès. Il raconte aussi, en arrière-plan de la grande Histoire, son histoire à lui, les tourments qu’il traversait alors et comment la religion fut un temps un havre, ou une fuite. Et si, aujourd’hui, il n’est plus croyant, il garde la volonté d’interroger cette croyance, d’enquêter sur ce qu’il fut, ne s’épargnant pas, ne cachant rien de qui il est, avec cette brutale franchise, cette totale absence d’autocensure qu’on lui connaît.

Il faut aussi évoquer la manière si particulière qu’a Emmanuel Carrère d’écrire cette histoire. D’abord l’abondance et la qualité de la documentation qui en font un livre où on apprend des choses, beaucoup de choses. Ensuite, cette tonalité si particulière qui, s’appuyant sur la fluidité d’une écriture certaine, passe dans un même mouvement de la familiarité à la gravité, ne se prive d’aucun ressort ni d’aucun registre, pouvant ainsi mêler la réflexion sur le point de vue de Luc au souvenir d’une vidéo porno, l’évocation de la crise mystique qu’a connu l’auteur et les problèmes de gardes de ses enfants (avec, il faut dire, une baby-sitter américaine familière de Philip K. Dick…).

Le Royaume est un livre ample, drôle et grave, mouvementé et intérieur, érudit et trivial, total.

Je recommande aussi de lire l’entretien mené par Le Nouvel Observateur avec l’écrivain, en cliquant sur le lien suivant : Le Nouvel Obs

Déclaré hors Goncourt, et dans l’impossibilité de recevoir le prix Renaudot (Limonov du même écrivain avait été récompensé en 2011), Le Royaume d’Emmanuel Carrère a notamment reçu le Prix littéraire du Monde 2014.

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