10 février 2018 Concert

Le Quatuor Pražák et le clarinettiste Raphaël Sévère

Les cinq musiciens réunis pour l’occasion ont interprété brillamment une sélection d’œuvres de Schumann, Brahms et Mozart.

 À l’Opéra de Toulon.

Le Quatuor Pražák et le clarinettiste Raphaël Sévère

Quatuor à cordes en fa majeur, opus 41/2 de Robert Schumann (1810-1865)
Quatuor à cordes en si bémol majeur, opus 67 de Johannes Brahms (1833-1897)
Quintette pour quatuor à cordes et clarinette en la majeur, K. 581 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

Dans un concert de quatuor à cordes et clarinette, on entend en général une paire de quatuors à cordes en première partie, et un quintette avec clarinette en seconde partie.

On est bien chanceux quand deux quintettes avec clarinette sont programmés dans un même concert. Mais pas à Toulon ce soir là, où le Quatuor Pražák a joué Schumann et Brahms, puis après l’entracte Raphaël Sévère s’est joint à lui pour donner le quintette de Mozart.

Quatuor à cordes en fa majeur, opus 41/2 de Robert Schumann

La production schumanienne s’est faite par périodes, au gré de l’humeur et de l’inspiration.

Robert Schumann et Clara Wieck en 1842.
C’est l’année où il compose les quatuors à cordes.

Ainsi entre 1829 et 1839, il écrit l’essentiel de sa musique pour piano alors qu’il vivait une période difficile de fiançailles avec Clara ; en 1840, il se marie avec Clara et dans la même année ne compose que pour la voix –quelques 140 Lieder ! ; et puis arrive 1842, où au cours des quelques semaines d’été, il compose l’essentiel de sa musique de chambre. Il a 32 ans. Avant d’écrire ses quatuors, il aura prié Clara de jouer avec lui, à quatre mains, l’intégrale des quatuors de Haydn et de Mozart, tous à la suite. Et puis il compose les siens en l’espace d’un mois.
Romantique n’est ce pas ?

Celui qu’on entend ce soir est le second, en fa majeur, opus 41/2. Comme les deux autres, il est dédié à Mendelssohn qui en sera ravi. Ce qui va rassurer Schumann qui fait là ses premiers pas en matière de polyphonie instrumentale.

Quatre mouvements. Un allegro vivace, joyeux et généreux, un brin rêveur. Un andante qui est un Lied avec 4 variations, musique souvent empreinte d’un peu de mélancolie. Puis vient un scherzo, presto, de forme classique, avec un rythme ternaire joyeux en 6/8 et au milieu un trio binaire un peu à l’italienne, qui fait penser immédiatement à Haydn. Le quatuor s’achève par un allegro molto vivace qui revient dans la tonalité initiale de fa majeur, mouvement de danse très joyeux, d’écriture nettement plus complexe que ce qui précède ; il ne s’agit plus d’un thème ou d’une mélodie simplement accompagnés, les instruments se répondent sans cesse, créant une polyphonie bien plus élaborée.

Particulièrement pour l’œuvre de Schumann, la façon dont les interprètes jouent cette musique influence beaucoup les émotions produites. Le Quatuor Pražák a défendu avec enthousiasme la joie de vivre et la rêverie qui sans doute dominaient l’existence de Schumann en 1842. C’est un fameux quatuor à cordes que nous avons eu la chance d’entendre ce soir. Formé à Prague au début des années 1970, je me souviens de leur premier prix au concours international d’Evian en 1978. Le disque a par la suite gardé trace de leurs fabuleuses versions des quatuors des grands tchèques, Smetana, Dvořák et Janáček, mais aussi du répertoire viennois. Leur activité a été ralentie en 2010 par la maladie de leur premier violon, puis à nouveau en 2014 par celle de son remplaçant. La formation comporte à présent Vlastimil Holek au second violon, Josef Klusoň à l’alto, Michal Kaňka au violoncelle, tous trois membres fondateurs, et un nouveau premier violon féminin, Jana Vonášková qui était membre du Trio Smetana.

Quatuor à cordes en si bémol majeur, opus 67 de Johannes Brahms

Johannes Brahms, photographié en 1874.
Il composera son troisième quatuor à cordes l’année suivante.

Fort bien assorti au précédent, ce quatuor est le troisième écrit par Brahms alors âgé de 42 ans.

Il débute littéralement en fanfare, par un vivace joyeux et exubérant. Il nous semble entendre que le compositeur résidait à la campagne.
Suit un andante serein et détendu, avec une mélodie tendre jouée par le premier violon. Mais dans cette inspiration romantique, l’inquiétude n’est jamais bien loin et se manifeste au milieu du mouvement avant la reprise du Lied initial.
Dans l’agitato – allegretto non troppo, l’alto conduit le chant, les autres cordes con sordino, contribuant à créer une atmosphère tourmentée. La sonorité fauve et grave de l’alto de Josef Klusoň est magnifique. L’œuvre se termine par un poco allegretto con variationi qui revient à la tonalité de si bémol majeur. Le thème initial de danse populaire est décliné en huit variations, les deux dernières reprenant clairement le motif de fanfare du premier mouvement.

Très belle interprétation du Quatuor Pražák, très applaudi.

Me trouvant quasiment au dernier rang des fauteuils d’orchestre de l’opéra, j’entendais à l’entracte mes voisins se plaindre d’un manque de volume sonore. Bien persuadé que le Quatuor Pražák n’était pas en cause, je leur suggérai de s’avancer, si possible, beaucoup plus près de la scène, connaissant bien l’acoustique de cette salle qui aspire la sonorité des cordes vers le haut. Et cet endroit, en bas et au fond, ne rend à mon avis pas bien justice au quatuor à cordes. Je ne les ai pas revus !

Quintette pour quatuor à cordes et clarinette en la majeur, K. 581 de Wolfgang Amadeus Mozart

Wolfgang Amadeus Mozart, en 1789.
C’est l’année où il compose le quintette pour clarinette et cordes.

C’est en 1777-1778, lors de son séjour à Mannheim que Mozart tombe en admiration devant la clarinette ; l’orchestre de l’Opéra, réputé comme étant le meilleur d’Europe en comportait deux pupitres. Il est le premier à écrire pour une clarinette associée à un quatuor à cordes. Il écrit ce quintette en septembre 1789 à Vienne, il a 33 ans. L’œuvre est pour Anton Stadler, son frère de loge maçonnique, pour qui il composera aussi en octobre 1791, un mois avant sa mort, le fameux concerto en la majeur, K 622. Stadler était un clarinettiste virtuose, employé à l’orchestre de la cour impériale de Vienne. Il vivait, dit-on, de façon assez bohème, et n’aurait cessé d’emprunter de l’argent à Mozart. Il fera la création de ce quintette lors d’un concert de charité en décembre 1789, et Mozart qui était dans les pires difficultés financières n’en touchera pas un florin !

Mozart compose cette œuvre au retour d’un voyage en Prusse alors qu’il commence à élaborer Cosi fan Tutte, opera bufa dont le sujet tragi-comique lui a été imposé, jouant entre cynisme et illusions sentimentales.

Mais l’écoute de ce quintette, qui marie en permanence le sérieux et la joie, le tragique et la lumière, évoque plutôt la spiritualité maçonnique : l’œuvre est écrite pour un frère, dans la tonalité « maçonnique » de la majeur et pour un instrument allant bien au rituel en maçonnerie, même si le plus emblématique en était le cor de basset en fa, inventé récemment en 1770, avec une sonorité plus chaude et plus grave (basset pour « petite basse » et rappelant le son du cor dans les notes graves). Mozart aimait cet instrument et a écrit spécifiquement pour le cor de basset dans plusieurs œuvres : des duos, diverses pièces maçonniques, la Gran Partita pour 13 instruments à vents, les opéras La Clémence de Titus et La Flûte enchantée, le Requiem.

Mais pour ce quintette, il a écrit pour une clarinette en la. Car Stadler avait une préférence pour un troisième instrument, intermédiaire entre le cor de basset et la clarinette, instrument qu’il avait inventé et construit en rajoutant une pièce intermédiaire : la clarinette dite « de basset » qui sonnait aussi en la, mais descendait 4 demi-tons plus bas que la clarinette traditionnelle ; c’est donc avec cet instrument qu’il aurait créé ce quintette. Grâce aux progrès de la facture instrumentale, on peut voir et entendre certains solistes de notre époque jouer un instrument appelé « la de basset », clarinette droite plus longue, dont le soutien est facilité par une cordelette passée autour du cou et qui descend jusqu’au do grave.

Ce soir, nous avons entendu une clarinette traditionnelle en la.

Quatre mouvements. Un allegro en la majeur où les thèmes sont donnés par les cordes auxquelles la clarinette répond étroitement, poursuivant le dialogue en modulant, on pourrait dire « dans la joie et la fraternité »… Le larghetto qui suit est un des plus beaux airs écrits pour la clarinette, aussi célèbre que celui du mouvement lent du concerto K 622. Il est en ré majeur et exprime bien le tragique mozartien ; on écoute, mais on peine à expliquer ce qui est si émouvant. Puis vient un menuetto à nouveau en la majeur, fait pour la danse, avec un premier trio chanté par les cordes, clairement marqué par l’inquiétude et un second trio joyeux et brillant que mène à son tour la clarinette. On se quitte avec un allegretto con variationi bien stylé, qui a tout le charme d’une danse populaire.

Raphaël Sévère

Raphaël Sévère et le Quatuor Pražák nous donnent une interprétation superlative de ce chef-d’œuvre.

Ce jeune clarinettiste de 23 ans a déjà commencé une carrière internationale prometteuse. Les critiques professionnels ont loué sa sonorité chaude et profonde, à vrai dire bien différente de la sonorité plus claire des solistes français que l’on peut encore entendre dans nos grands orchestres. On est frappé par l’égalité du volume et de l’intensité sonore dans tous les registres de l’instrument. Certaines notes tenues sont merveilleusement moirées. On en profite encore avec le larghetto donné en bis.

Bien belle soirée.

Par CLARINO, contributeur de Caro dans le métro.

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