24 janvier 2014 Pièces de théâtre

Le Canard sauvage

Dans le face-à-face entre Gregers, l’idéaliste, qui veut rétablir la vérité partout autour de lui, et Hjalmar, qui a choisi, en se mariant à Gina, le confort de la compromission et du « mensonge vital », on retrouve les contradictions chères à Ibsen. Mais elles s’enflamment ici avec une violence meurtrière, tragiquement injuste : c’est une adolescente, encore une enfant, qui les prend de plein fouet. 

Texte de Henrik Ibsen (1884)
Mise en scène de Stéphane Braunschweig

Théâtre de la Colline, Paris
Du 10 janvier au 15 février
Création 2014

Avec Suzanne Aubert (Hedvig), Christophe Brault (Dr. Relling), Rodolphe Congé (Hjalmar), Claude Duparfait (Gregers), Charlie Nelson (Ekdal), Chloé Réjon (Gina), Jean-Marie Winling (Werle)

Le réalisme troublant d’Ibsen

Le Canard sauvage : une scénographie simple et efficace ; le salon en bois se met lentement en pente comme pour illustrer la chute de la famille Ekdal...

Le Canard sauvage : une scénographie simple et efficace ; le salon en bois se met lentement en pente comme pour illustrer la chute de la famille Ekdal…

Plus ambigu que jamais, Ibsen renvoie dos à dos les adversaires, et fait trembler le réalisme de sa pièce en lui inventant un arrière-plan étrange : une forêt reconstituée dans un grenier l’aide de quelques vieux sapins, et avec une basse-cour en guise de faune, dont un canard sauvage… C’est là que la jeune Hedvig et son grand-père, Ekdal, trouvent refuge.

S’agit-il d’une dérisoire tentative de compensation ? Ou cette extravagante fenêtre vers le rêve, l’imagination – le théâtre – n’est-elle pas ce qu’il reste à l’humain fragilisé pour le sauver de la réalité ? Ce « mensonge vital », soit l’équilibre entre illusion et réalité afin de continuer de rester en vie ?

La fragilité de la condition humaine

Les panneaux du fond du salon de la famille Ekdal coulissent pour dévoiler le grenier et ses sapins qui rappellent la forêt...

Les panneaux du fond du salon de la famille Ekdal coulissent pour dévoiler le grenier et ses sapins qui rappellent la forêt…

Pour Stéphane Braunschweig, la pièce dévoile la précarité des bases sur lesquelles se construisent les existences normales. Cette vulnérabilité, c’est peut-être ce qui nous rend proches des personnages d’Ibsen : l’effort qu’ils font pour défendre leurs fragiles édifices – de vie, de rêve ou de pensée – ne peut les protéger des assauts du réel. Le seul à voir clair dans tout cela serait peut-être la figure du médecin, qui vient soigner les corps et voit à travers les âmes, témoin du drame familial et flairant le danger que représente l’obsession de vérité de Gregers qui réclame à chacun sa « dette envers l’idéal ». Mais celui-là non plus ne pourra empêcher le drame final.

Le canard sauvage, entre exigence de vérité et besoin d’illusion

Déjà avant La Mouette de Tchekhov, Ibsen avait fait d’un oiseau d’eau le symbole central et paradoxal d’une de ses pièces. On raconte que, lorsqu’ils sont blessés, les canards sauvages préfèrent plonger à pic vers le fond et s’accrocher aux algues avec leur bec, plutôt que de tenter de survivre. Mais le canard sauvage qui habite le grenier de la famille Ekdal a bel et bien survécu : rescapé d’une chasse, son existence semble contredire le comportement suicidaire que la légende attache à son espèce.

Dans cette pièce où Ibsen, une fois de plus, organise le choc des idéaux et de la vie réelle – cette vie faite d’adaptation et de compromis – le canard dans son grenier, sauvage domestiqué, n’est pas seulement l’image tragique de la créature blessée qui se noie. Son existence tend à tous le miroir d’une vie coupée de ses racines naturelles, privée de son élan véritable, de sa plénitude, mais qui « continue » dans son artificialité même.

Comme toujours chez Ibsen, le déni est à la fois un moteur de vie et la clé du malheur. Entre déni et lucidité, vérité et mensonge, c’est toute la précarité de nos existences qu’il nous donne à voir et à sentir. Entre besoin d’illusion et exigence de vérité : là ou se tient aussi la nécessité du théâtre.

À travers une mise en scène épurée et efficace, le jeu très sensible et sans affectation des comédiens surgit et nous fait rapidement entrer dans l’action tragique qui se déroule devant nos yeux, non sans quelques scènes humoristiques et caustiques.

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