22 février 2015 Pièces de théâtre

Ivanov

Ivanov est la première grande silhouette tchekhovienne à être apparue en scène. Avec le très talentueux Micha Lescot, échalas par nature à la présence fascinante, la mise en scène d’Ivanov par Luc Bondy prend tout son sens. Le physique singulier du dadais quarantenaire fait mouche et incarne à la perfection le premier antihéros tchekhovien : un petit-bourgeois raté, oscillant entre ennui profond et sentiment de culpabilité, qui se déteste d’attendre la mort de sa femme pour espérer faire à nouveau fortune. Corps dégingandé tout en raideur sur le plateau, voix monocorde, rythme au ralenti tout en évitant les clichés ; d’une situation dramatique peut naître un certain burlesque.

Texte d’Anton Tchekhov (1887)
Mise en scène de Luc Bondy

Au Théâtre de l’Odéon, Paris
Du 29 janvier au 1er mars, puis du 7 avril au 3 mai 2015

Avec Micha Lescot, Marina Hands, Victoire du Bois, Marcel Bozonnet.

Micha Lescot et Victoire Du Bois dans Ivanov © Thierry Depagne (photo de répétition)

Micha Lescot et Victoire Du Bois dans Ivanov © Thierry Depagne (photo de répétition)

Tchekhov écrit Ivanov en 1887. Il a vingt- sept ans et exerce la médecine depuis 1884. Sa première pièce, Platonov, a été refusée cinq ans plus tôt. La deuxième, Sur la grand-route, adaptée d’une de ses nouvelles, a été interdite par la censure. Tchekhov a pourtant commencé à se faire un nom. Son premier recueil, Les contes de Melpomène, a été publié en 1885, et depuis 1886, il collabore régulièrement à un grand quotidien de Saint-Pétersbourg tout en fréquentant les milieux du théâtre. Après une nouvelle adaptation en un acte d’un de ses récits, il s’attaque à Ivanov.

Chacun des quatre actes d’Ivanov s’achève en effet sur une surprise ou sur un choc. Leur violence va croissant à mesure qu’avance le drame. C’est d’abord la brusque décision d’Anna Pétrovna d’aller retrouver, malgré sa maladie, son mari Ivanov à la soirée que donne Lébédev pour les vingt ans de sa fille Sacha. C’est ensuite son arrivée inopinée alors qu’Ivanov et Sacha sont enlacés. À la fin du troisième acte éclate une scène atroce entre les deux époux, au cours de laquelle Ivanov, harcelé, accablé, ne peut s’empêcher d’insulter son épouse puis de lui révéler que sa maladie va bientôt l’emporter. La pièce s’achève, un an après les obsèques de la malheureuse, par le suicide d’Ivanov devant Sacha, sa famille et les témoins rassemblés pour leurs noces…

L’homme empêché
Extraits de la note de Daniel Loayza, Paris, 19 janvier 2015 :
Peut-être est-ce pour avoir trop aimé l’existence, pour avoir voulu l’embrasser trop largement, en assumant trop de responsabilités à la fois, qu’Ivanov se sent désormais pareil à cet ouvrier agricole qui un jour, pour avoir voulu porter une charge excessivement lourde afin d’impressionner les filles, se brisa l’échine et mourut peu après.
En relisant la pièce, son metteur en scène a songé au burn-out, ce mal contemporain qui menace le travailleur que harcèlent simultanément trop d’urgences contradictoires, puis à la dépression, ce désintérêt radical pour un monde où il n’y a rien à faire, puisque l’on n’est soi-même rien. Ivanov serait-il un dépressif en surpression ? En 1887, le docteur Tchekhov ne peut pas encore connaître de tels noms pour les maux qu’il décrit, mais il en note les symptômes avec une terrible acuité. Tous ses personnages souffrent d’un manque. Tous luttent pour le combler […]
Un an après la mort d’Anna Petrovna, toutes les difficultés d’Ivanov paraissent s’être dissipées comme par enchantement. La dot lui permettra de redresser ses finances, l’amour de Sacha lui redonne confiance en lui, et Ivanov lui-même semble réaliser enfin que pour permettre à son moi de ressusciter, il faut que le moi actuel devienne à son tour passé. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour qu’éclate au grand jour ce que Freud, quelques dizaines d’années plus tard, appellera une névrose d’échec – c’est à l’instant même où un individu semble enfin toucher au but, parfois après des années d’efforts, qu’il s’effondre définitivement.
Dans le cas d’Ivanov, il suffit d’une goutte pour faire déborder le vase. Ou plutôt, il suffit d’un seul mot prononcé par le médecin Lvov pour qu’éclate la baudruche d’un triomphe et d’un bonheur illusoire. Délivré de lui-même par ce seul mot, Ivanov peut enfin disparaître.

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