15 mars 2014 Nouvelles

Fugitives

Elles fuguent. S’échappent. S’en vont voir ailleurs. Elles : des femmes comme les autres. Par usure ou par hasard, un beau matin, elles quittent le domicile familial ou conjugal, sans se retourner. Née en 1931 au Canada, Alice Munro, qui signe ce recueil de nouvelles, a reçu le prix Nobel de littérature en 2013.

Nouvelles d’Alice Munro

Recueil publié en France en 2008 (écrit en 2004)
Aux Éditions de l’Olivier

En huit nouvelles, Alice Munro met en scène ces vies bouleversées. Avec légèreté, avec férocité, elle traque les marques laissées par le temps et les occasions perdues.

Fugitives. Après la mystérieuse disparition de Flora, la petite chèvre blanche, Carla tente de s’échapper, l’espace de quelques heures, du huis clos oppressant que devient pour elle l’écurie qu’elle a montée avec Clark. Sylvia, ou Mme Jamieson, veuve depuis quelques mois, sera complice de cette fugue éphémère.

Hasard. Le suicide d’un homme lors d’un voyage en train pour Vancouver précipite la rencontre de Juliet et Eric. Juliet rejoint Eric au décès de l’épouse de ce dernier.

Bientôt. Juliet rend visite à ses parents, Sara et Sam, afin de leur présenter Penelope, fruit de son union avec Eric. La présence d’Irène, qui aide Sam à la maison car Sara est très malade, met Juliet mal à l’aise. La seule foi qui anime Sara est de de « bientôt voir Juliet ». Ce à quoi Juliet ne trouve rien à répondre ; elle se détourne de la conversation, ce qu’elle regrettera plus tard, à la mort de Sara.

Silence. Quelques années après la mort d’Eric, Penelope a 21 ans. Après six mois de retraite dans un centre consacrée à la méditation et à la spiritualité, Penelope lance ce message à Juliet : « Le moment est venu ». Au lieu de retrouvailles avec sa fille chérie, Juliet apprend que sa fille renonce à la revoir…

Passion. Grace, sans espoir de pouvoir financer des études supérieures, travaille en tant que serveuse dans un restaurant. Maury Travers lui fait la cour et elle ne dit pas non, le garçon est sérieux du reste. Cette routine dont le seul projet d’avenir consiste à épouser Maury est interrompue par la rencontre entre Grace et le fils aîné de Mme Travers, Neil.

Offenses. Les parents de Lauren décident de déménager dans une petite ville où cette dernière fait la connaissance de Delphine. Le train de vie de ses parents lui semblait plutôt familier jusqu’ici, mais voilà que Lauren apprend un secret qui vient bouleverser son statut de fille unique : Harry et Eileen auraient connu la mort d’un premier enfant, ce qui remet en question sa propre légitimité, son adoption lui ayant été suggérée par Delphine…

Subterfuges. Robin rencontre Danilo à Stratford, après avoir assisté à une pièce de Shakespeare. Danilo est Monténégrin et tient une boutique d’horlogerie. L’entente entre eux semble rapidement parfaite et la soirée se termine par une embrassade prometteuse. Ils se donnent rendez-vous un an plus tard, mais lorsque Robin revient à Stratford, Danilo lui fait mine de quitter sa boutique sans un mot. Bouleversée de déception, Robin ne retrouvera jamais l’âme soeur. Quarante ans plus tard, dans l’hôpital où elle officie, elle découvre le jumeau de Danilo, sourd-muet dont elle n’avait jamais eu connaissance, et qui n’est autre que la personne qui l’avait accueillie dans la boutique ce fameux jour…

Pouvoirs. Nancy se marie bientôt à Wilf, médecin de profession. Ollie, le cousin de Wilf, passe quelques semaines avec eux avant le mariage. Nancy tient à ce qu’Ollie rencontre Tessa, qui a des pouvoirs de prédiction. Ollie qui est journaliste, s’intéresse beaucoup au cas de Tessa, et au-delà d’une collaboration professionnelle, Tessa quitte le pays pour rejoindre Ollie aux États-Unis et l’épouser. Bien des années plus tard, Nancy retrouvera Tessa abandonnée dans un centre psychiatrique. Encore quelques années plus tard, elle rencontrera Ollie par hasard, qui lui soutiendra que Tessa est morte à l’hôpital d’une leucémie. Au-delà du mensonge d’Ollie, Nancy continue de mentir par son propre silence. Une autre vérité s’installe : entre eux, un désir ineffable existe bel et bien, devant lequel ils ont reculé voilà bien des années.

Plusieurs perles de pensées nous sont offertes avec générosité au fur et à mesure de notre lecture :

Dans Hasard, cachée entre deux paragraphes, comme un secret qui nous est chuchoté à l’oreille, une perle de pensée nous est offerte avec générosité ; si on lit un peu vite, la phrase pourrait même échapper au regard ! C’est une recette miracle, dévoilée au lecteur attentif et patient, un message qui se dérobe subrepticement à la narration, sans qu’on s’y attende, et que l’on conservera précieusement si on a pu l’attraper au vol :
« Peu de gens, très peu, ont un trésor. Et quand on en a un, il faut s’y accrocher. Il ne faut pas se laisser prendre au piège et permettre qu’on vous l’enlève. »

Dans Passion, la romancière nous délivre une réflexion sur le passé :
« Qu’est-ce que Grace pouvait bien chercher quand elle avait entrepris cette expédition ? Peut-être le pire eût-il été d’obtenir justement ce qu’elle avait cru désirer. […] Le passé parfaitement préservé, intact, alors que rien de tel n’aurait pu être dit d’elle-même. Découvrir quelque chose de si diminué, existant encore mais rendu incongru […] s’avérerait peut-être moins douloureux à la longue. Mais si on découvre que tout a disparu ? On fait une histoire. Si quelqu’un nous a accompagné qui peut nous écouter, on se répand en lamentations. Pourtant, n’éprouve t-on pas comme un soulagement passager, que de vieux imbroglios, ou de vieilles dettes, soient abolis ? »

« La route est aisée si l’on est assez sage pour ne pas s’encombrer de bagages », nous écrit-elle encore dans Pouvoirs

Paroles de sagesse que nous remet la romancière canadienne du haut de ses 82 ans…

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