9 janvier 2019 Concert

Feux romantiques pour l’Orchestre de Paris avec Yuja Wang

À l’occasion de son premier concert de l’année à la Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Paris s’entoure de deux pointures, le chef américain Michael Tilson Thomas et la pianiste chinoise Yuja Wang célèbre pour son énergie électrique et sa technique hors pair, afin d’interpréter trois joyaux de la musique romantique signés Berlioz, Schumann et Brahms.

À la Philharmonie de Paris
Le mercredi 9 janvier 2019

Yuja Wang interprétant le Concerto pour piano n°3 de Prokofiev avec l’Orchestre symphonique de Chicago le 3 avril 2013, direction Sakari Oramo © Todd Rosenberg

Programme

Hector Berlioz (1803-1869), Le Carnaval Romain, ouverture, Op. 9
Robert Schumann (1810-1856), Concerto pour piano en la mineur, Op. 54
Johannes Brahms (1833-1897), Symphonie n° 2 en ré majeur, Op. 73

Hector Berlioz, Le Carnaval Romain, ouverture

Michael Tilson Thomas dirige le San Francisco Symphony © Kristen Loke

Très beau concert encore ce soir dans la grande salle de la Philharmonie, qui commence par un « tube » pour orchestre symphonique, le Carnaval Romain, appelé par Berlioz « ouverture caractéristique ».
Déprimé par l’accueil catastrophique fait à son opéra Benvenuto Cellini en 1838, mais sans doute conscient de l’originalité et de la valeur du rendu instrumental de sa musique, fort également du soutien de compositeurs tels que Liszt et Paganini, Berlioz prépare un voyage de plusieurs mois en Allemagne (où il sera acclamé !). Est-ce dans cette perspective qu’il arrange fin 1843 cette page extraordinaire qu’est le Carnaval Romain ? Il construit clairement sa pièce à partir de deux thèmes de l’acte I de Cellini ; le premier est « chanté » par le cor anglais (on reconnaît l’air de Cellini « Ô Térésa, vous que j’aime plus que ma vie »), le second est un air de saltarelle à 6/8, que Berlioz voulait le plus vif possible car évoquant à la fin de l’acte le Carnaval de Rome.

L’orchestration en est géniale, avec comme toujours chez ce compositeur des pupitres de bois fournis (2 flûtes dont l’une joue le piccolo, deux hautbois dont l’un joue le cor anglais, 3 clarinettes, 4 bassons) et bien occupés tout le long de la partition, conférant sa couleur caractéristique à l’ensemble de l’orchestre; c’est assez évident quand le premier thème vient se superposer sur le saltarello sous la forme d’un grand canon fugué aux cordes et aux bois. Puis l’ouverture se conclut « en diable ».

Superbe interprétation de l’Orchestre de Paris. Sans aller jusqu’à dire que le chef pourrait suivre l’orchestre, on sait depuis longtemps que cette musique constitue en principe son ADN et il nous le montre par la virtuosité et la clarté remarquables de ses pupitres de bois, tandis que Tilson Thomas s’attache plutôt par sa gestuelle à équilibrer cordes et vents.

Robert Schumann, Concerto pour piano en la mineur

Les tenues de Yuja Wang ont fait couler beaucoup d’encre, mais rendent son interprétation électrique, et son excellence technique est toujours époustouflante ! © Ian Douglas

Puis c’est le Concerto pour piano de Schumann. Comme à son habitude Yuja Wang, pianiste chinoise prodige de 31 ans, arrive à vive allure et après son célèbre salut éclair est prête à attaquer.
Schumann dont on connaît l’humeur cyclique a composé ce concerto dans une phase heureuse de sa vie. Il s’est marié avec Clara Wieck en 1840 et l’année suivante entreprend une Fantaisie pour piano et orchestre dédiée à son épouse dont on sait qu’elle était une immense pianiste. Lui aussi était un virtuose du piano mais suite à des exercices qu’il s’était stupidement imposé plusieurs années auparavant, sa main droite est paralysée et  depuis il déclare clairement ne plus vouloir écrire de pièce de virtuose. Cette Fantaisie, qui deviendra le 1er mouvement du concerto que l’on entend ce soir, est complétée en 1845 par un Intermezzo et un Finale.

Je pense que ceux qui se demandaient ce qu’aller donner la collaboration de cette artiste dans ce concerto avec un chef d’orchestre de plus de quarante ans son aîné sont restés dubitatifs. Le mouvement initial en La m, noté Allegro affettuoso, a été écrit pour Clara. Le mouvement pris par Yuja Wang est assez modéré sans être alangui, mais très vite quelque chose ne colle pas bien avec l’accompagnement orchestral, en particulier après la première et belle intervention de la clarinette ; l’orchestre (avec ses 6 contrebasses !) joue un peu trop fort, couvre les arabesques du piano et l’essentiel du mouvement n’a plus rien d’affectueux. Un décalage des trompettes par ci et un de la timbale par là, et on entend bien que la balance piano-orchestre n’est ce soir pas au top. Le jeu de la pianiste, peut être aussi un peu « en dedans », est pourtant applaudi dès la fin du mouvement.

On appréciera mieux ce jeu dans l’Intermezzo suivant, un Andantino grazioso, à l’orchestration discrète et joué avec beaucoup d’esprit. Après une sorte de cadence, le Finale est enchaîné sans interruption, un Allegro vivace en La M. Le dialogue avec l’orchestre reste de puissance inégale, mais c’est moins gênant que dans le mouvement initial.

L’interprétation est vraiment « vivace » et illustre bien le côté « Florestan » de l’inspiration du compositeur. On se surprendra après le concert à siffloter « en boucle » la ritournelle finale jouée par le piano et les bois.
Néanmoins, il se confirme que même dans une salle à l’excellente acoustique comme ici, l’écoute en direct est impitoyable pour juger de l’équilibre des parties, équilibre que l’on sait souvent artificialisé dans un enregistrement CD ou DVD, même live.
Applaudissements fournis et rappels pour entendre la pianiste dans son registre virtuose : une Romance sans parole de Mendelssohn et un Spanisches Liederspiel de Schumann. Les forts en piano auront apprécié.
Après s’être sans doute exercé et avoir vérifié la souplesse de sa colonne vertébrale lombaire, MTT se joint à Yuja Wang pour un salut éclair en duo également très applaudi. Mais il a ensuite du mal à suivre la pianiste en coulisses…. Un peu comme à la suivre dans ce concerto ??

Johannes Brahms, Symphonie n° 2 en ré majeur

Concert dans la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris © William Beaucardet

Avec la Symphonie n°2 de Brahms, on reste, après l’entracte, dans la même famille musicale. En effet, Brahms a rencontré Clara et Robert Schumann au début des années 1850, et ce dernier a beaucoup encouragé Brahms à composer pour l’orchestre. Un peu « écrasé » par le legs de Beethoven, il a toujours hésité à terminer ses essais symphoniques ; d’ailleurs il mettra 20 ans à terminer sa première symphonie, créée en 1876, à 44 ans ! (Schumann est mort depuis vingt ans, mais Clara qui lui a survécu quarante ans, restera une amie et un soutien permanent de Brahms). Même si l’accueil de sa première symphonie par le public viennois est assez froid, il en compose une seconde pendant l’été 1877, créée dès la fin de l’année, et c’est un triomphe. C’est qu’à l’époque, l’expression du public vis-à-vis de la musique ne s’encombrait pas encore de conventions ; à Vienne en particulier (mais à Paris, Berlioz en a témoigné très largement), le concert pouvait être ponctué de remarques, de rires ou de moqueries et applaudir en fin de mouvement était naturel pour le public car la musique était faite pour lui ; les habitudes ont bien changé ! — Allusion au mécontentement d’une partie du public de la Philharmonie quand une autre partie applaudit en fin de mouvement. On rapporte d’ailleurs que Brahms, dans cette même ville de Vienne, ne s’était pas privé de siffler copieusement Wagner et Bruckner. Mais voilà, sa deuxième symphonie sera considérée d’emblée comme un chef-d’œuvre. Moins austère que la précédente, elle a été qualifiée de « Pastorale » du fait de nombres de phrases mélodieuses et champêtres, énoncées aux bois en particulier (hommage à la « Pastorale » de Beethoven ?). La mélodie fourmille dans les quatre mouvements.

Le premier mouvement Allegro non troppo est construit à partir de trois thèmes ; le premier est énoncé successivement par les cordes graves, les cors, puis les bois ; les deux autres seront initiés par les cordes, et dans tout le mouvement, Brahms les fera se mêler, s’élargir et varier de multiples façons en rythmes et en couleurs. Le compositeur lui même disait que sa musique était imprégnée de mélancolie (et il s’en ouvrait régulièrement à Clara Schumann ainsi qu’à ses amis), mais le résultat est plutôt un mélange de joie parfois bien populaire et de nostalgie mélancolique.

Le second mouvement, Adagio non troppo, est magnifiquement expressif. C’est une mélodie aux violoncelles qui lance et porte tout le mouvement, relayés par les cors puis tous les bois dans une orchestration très riche. On a qualifié ces pages de grande méditation romantique. Une très belle intervention du cor solo imprime un changement de climat, le mouvement semble un moment s’accélérer puis après plusieurs soubresauts revient au calme initial.

Le troisième mouvement, Allegretto gracioso, quasi andantino, débute par une danse lente mais joyeuse à trois temps qui avait fait dire à Brahms que sa symphonie n’était qu’une « suite de valses » ! C’est le hautbois qui énonce le thème, repris ensuite par la petite harmonie. Puis le quasi andantino devient un presto ma non assai pour une danse cette fois menée par les cordes avant que les bois ne nous ramènent au tempo initial. Mais le Brahms mélancolique n’est jamais bien loin comme nous le rappelle une phrase sombre jouée par les cordes entre deux reprises sautillantes du thème initial.

Le quatrième mouvement, Allegro con spirito, commence par l’énoncé piano du thème principal aux cordes, dont le murmure va exploser rapidement pour donner une danse véhémente ponctuée par les vents. Quelques variations font avancer le mouvement jusqu’à ce que les trombones annoncent la furia finale ; l’élan est alors irrésistible jusqu’aux fanfares de cuivres, portées jusqu’au bout par des trombones triomphants dans un magnifique accord de ré majeur. Effet dans la salle garanti !

Et voilà qu’on est réconcilié avec ce grand chef d’orchestre qu’est Michael Tilson Thomas. Bien sûr que cette symphonie est un pilier du répertoire des maestros, bien sûr que pour lui compositeur elle n’a plus grand secret de déchiffrage, bien sûr que la richesse et la séduction mélodiques, avec ce final grandiose, sont capables de gommer toute réserve sur l’interprétation, mais on a suffisamment entendu cette œuvre pour juger de la grande performance de ce soir.

On sait gré à MTT d’avoir justement laissé s’épanouir les qualités et la couleur intrinsèques de ce grand orchestre français (qui malgré la mondialisation dont tout le monde parle, n’a pas du tout la même rumeur que celle des orchestres allemands ou autrichiens), mettant en valeur la clarté et la transparence des vents, s’attachant par sa gestuelle large à maintenir l’intensité, très homogène, du jeu des cordes, veillant à l’équilibre cordes-vents et enfin assurant des tempi logiques et enlevés de bout en bout. Nous voilà requinqués pour plusieurs jours !

Par CLARINO, contributeur de Caro dans le métro.

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