31 décembre 2015 Romans

« Boussole » de Mathias Enard, de l’Occident à l’Orient

Roman nocturne, à la lecture peu aisée car tout en références érudites et introspections douces-amères, « Boussole » de Mathias Enard est une invitation au voyage, un inventaire amoureux d’histoires, de lieux et de personnages, une déclaration d’admiration et de fascination – comme une main tendue, comme un pont jeté entre l’Occident et l’Orient, bâti comme une enquête des faits du passé, pour tenter de comprendre et d’apaiser les feux du présent.


Boussole
Roman de Mathias Enard

Publié en France en août 2015 aux Éditions Actes Sud
Prix Goncourt 2015

Roman nocturne.
À Vienne, le jour-même où le narrateur, Franz Ritter, musicologue épris d’Orient, apprend qu’il est malade, il trouve dans sa boîte aux lettres un article envoyé par Sarah, femme de lettres orientaliste, objet de ses désirs et dont il n’a pas souvent de nouvelles. La coïncidence, troublante, le plonge dans ses pensées et dans ses souvenirs de voyages loin de l’Autriche, notamment avec Sarah. Les heures s’égrènent au rythme des chapitres, et la longue nuit d’insomnie de Franz qui n’arrive pas à trouver le sommeil est l’occasion de recenser, comme un testament, ses recherches et conclusions professionnelles, mais aussi de questionner son amour impossible avec l’insaisissable Sarah, spécialiste de l’attraction fatale du « Grand Est » sur les occidentaux.

Couverture du livre Boussole de Mathias Enard, représentant Palmyre

Couverture du livre Boussole de Mathias Enard, représentant Palmyre

Boussoles pour lecteur déboussolé.
Le roman de Mathias Enard n’est pas des plus faciles à lire. Construit sur une temporalité particulière, il pourrait être lu en une nuit, celle de l’insomnie de Franz, en suivant les heures indiquées par le titre de chaque chapitre. Mais difficile de faire cette expérience en temps réel, tant les pages fourmillent des pensées du narrateur qui saute du coq à l’âne, de récits qui se chevauchent, de références plus pointues les unes que les autres, de personnages qui surgissent sans crier gare. Parfois, une page peut compter quatre histoires différentes… Il faut être concentré pour extraire la substantifique moelle de l’œuvre très écrite et érudite, tout en respectant le mode hallucinatoire du récit du narrateur somnolent, entre songes et visions opiacées, souvenirs du passé, attente fébrile au présent d’un mail de Sarah et projections dans l’avenir. Foisonnant, spirituel, pointu, le récit prend le risque de perdre parfois le lecteur dans ses méandres, quoique sa sensualité réside contradictoirement et complémentairement dans ce flot de paroles constant, jusqu’à l’envoûtement du lecteur.
Si le lecteur spécialiste de l’Orient saura donc trouver ses repères facilement, le lecteur néophyte – comme moi ! ne devra pas se décourager, voire pratiquer le lâcher-prise et se laisser bercer par ce roman-fleuve. N’est-ce pas finalement l’une des leçons de ce livre, à travers les portraits des orientalistes les plus passionnés ? Le lâcher-prise et la fascination face à la différence culturelle, linguistique, géographique, artistique, scientifique.
Les quelques repères auxquels on peut se raccrocher pour suivre le fil conducteur du roman sont finalement les trois boussoles qu’évoquent le narrateur : la boussole ou la rose des vents proposées dans les hôtels musulmans pour marquer la direction de la Mecque, la réplique de la boussole de Beethoven que possède le narrateur et qui montre toujours l’Est, et enfin la boussole de son obsession, Sarah. Tous les récits de Boussole convergent vers l’Orient, vers la musique et la culture, et vers Sarah. Cette dernière boussole est finalement au cœur du récit, ce qui fait du roman d’Enard une histoire d’amour finement dissimulée sous les nombreux discours scientifiques et poétiques.

Mathias Enard © Melki/Actes Sud

Mathias Enard © Melki/Actes Sud

L’orientalisme doit être un humanisme.
Alors que Vienne est décrite comme la porte de l’Occident la plus orientale, celle qui mène vers l’Orient, Mathias Enard fait de Boussole un support de médiation vers cet Orient.
Revisitant sa vie, Franz Ritter narre ses séjours à Paris, en Styrie, à Istanbul, à Alep, à Damas, à Palmyre ou à Téhéran, ses rencontres avec des archéologues et chercheurs orientalistes, ou des histoires d’aventuriers, savants, artistes et voyageurs occidentaux, tous fascinés par le Grand Est.
Le narrateur n’hésite pas à émettre des réticences sur des grandes figures occidentales de l’orientalisme : un archéologue mégalomane devenu fou, un chercheur névrosé opiomane, un professeur amoureux trahissant un confrère ; voire à critiquer ouvertement l’attitude néfaste des communautés de savants occidentaux venus s’installer en Orient dans des centres de recherche subventionnés à grands frais, sans grand respect pour les locaux dont ils s’emparent du passé, cultivant l’entre-soi et la supériorité. Ce qui expliquerait en partie la naissance de groupuscules terroristes ayant peu d’intérêt pour des sites archéologiques tels que Palmyre, n’y voyant pas là le berceau de leur propre patrimoine, mais plutôt les ultimes foyers de la colonisation occidentale.
Certains sujets sont traités sans concession : la question de l’héritage culturel, du rapport entre le savoir et le pouvoir, la critique du djihad et du terrorisme, le désespoir des populations en guerre, la violence des identités imposées, résonne avec l’actualité. En tant qu’ancien orientaliste, Mathias Enard n’y va pas de main morte pour donner son opinion éclairée, agir lui-même en « boussole » en quelque sorte, auprès de ses lecteurs.
Les réflexions de Franz Ritter sont en contre-partie un hommage au véritable orientalisme. L’auteur donne finalement à son narrateur le rôle de dresser les souvenirs de lieux tels que Palmyre que la guerre a maintenant ravagés, rappeler quels ont été les premiers hommes qui ont fait le lien entre musiques d’Occident et d’Orient, décrire les influences artistiques orientales sur les occidentaux, avouer la fascination de l’Occident pour l’Orient, tout raconter pour que rien ne tombe dans l’oubli.

Ainsi se déploie devant nos yeux un monde riche en explorateurs d’arts et d’Histoire, orientalistes modernes dont les deux modèles sont Sarah et Franz, animés d’un désir pur d’échanges et de découvertes, que l’actualité contemporaine vient gifler de plein fouet. Les quêtes désespérées, les élans brisés et les âmes blessées des deux protagonistes traversent le roman, avant que leur boussole à chacun ne trouve enfin ensemble une concordance inespérée, comme s’il était encore temps de réparer le passé.

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