22 mai 2015 Pièces de théâtre

Affabulazione

Il y a quelque chose de beau chez Nordey. Son travail et son investissement sont louables : l’adaptation sur scène d’un grand texte, ardu, anthropologique, rend hommage au pouvoir du langage et rappelle l’importance de la transmission. La scénographie colossale est à l’image de la mission qu’il se donne et nous plonge dans l’atmosphère des immenses palais italiens au parfum d’Antiquité, dans lesquels les personnages pasoliniens déambulent comme dans un songe et se perdent, en quête de réponses. Cependant le jeu de Nordey, toujours le même, tourne en rond et la direction d’acteurs avec ; à force, l’intrigue s’essouffle, le texte débité sans grande nuance d’interprétation perd le spectateur à la limite de l’indigestion. Une pièce appréciable si l’oreille reste donc très attentive.

Texte de Pier Paolo Pasolini
Mise en scène de Stanislas Nordey

Au Théâtre de la Colline, Paris
Du 12 mai au 6 juin 2015

Affabulazione de Stanislas Nordey © Elisabeth Carecchio

D’immenses tableaux de scènes bibliques (ici Le Sacrifice d’Isaac) rappellent le thème du fils martyr et architecturent la scénographie de Affabulazione par Stanislas Nordey © Elisabeth Carecchio

Stanislas Nordey a commencé sa vie de metteur en scène avec Bête de Style de Pasolini, en 1991. Presque personne alors ne connaissait ce théâtre – six pièces, composées dans les années 1970, qui inventent un “théâtre de parole” direct, poignant, tendu entre visions oniriques et confrontations radicales. Tout en s’ancrant concrètement dans son époque, Pasolini veut renouer avec la tragédie grecque, sa violence, sa charge mythique, son adresse frontale au public.

“Ainsi devant ta jeunesse pleine de semence et du désir de féconder, le père c’est toi. Et moi je suis l’enfant.”

Sous le signe du “spectre de Sophocle”, Affabulazione inverse le meurtre fondateur d’Œdipe : tout y naît de la hantise qu’un fils – trop beau, trop désirant – inspire à son père, industriel milanais terrifié par cette image inversée de son propre déclin. Et si le désir de “tuer le fils” était le vrai refoulé de notre société ? C’est aussi le souffle de la langue de Pasolini, son rythme, sa puissance, que Stanislas Nordey veut faire entendre, comme metteur en scène et comme interprète : sur scène dans le rôle du Père, il partage avec ses acteurs les fulgurances poétiques d’Affabulazione et l’inquiétant questionnement générationnel de Pasolini.

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